Art et argent

Le marché de l’art est un univers opaque et réservé aux plus fortunés, qui donne un reflet saisissant des inégalités à notre époque. Comment fonctionne ce marché et qui en sont les acteurs ?

Le marché mondial de l’art a approximativement la taille du marché des jeux vidéo (consoles et jeux), il s’agit donc d’un secteur qui a son importance. Au niveau mondial, ce marché emploie plus de 3 millions de personnes.

Le marché de l’Art, en phase avec le reste de l’économie mondiale

Le marché est estimé à 56,6 Mds de $ en 2016 par UBS et l’institut Arts Economics. Il est en recul de -11 % par rapport à l’année précédente. En termes de volume, cela correspond à 36,1 millions de transactions. Dès lors, une œuvre d’art est vendue en moyenne au tarif de 1 568 $. 

Un marché dominé par les grosses transactions

Il faut nuancer la valeur moyenne de 1 568 $ car le marché de l’art révèle des disparités très fortes. Ainsi, dans le cadre des enchères, les transactions à moins de 1 000 euros représentent 44  % du volume mais seulement 0,5 % de la valeur. D’un autre côté, les transactions à plus de 1 million de $ représentent moins de 1 % du volume mais 48 % de la valeur !

Toujours dans les enchères, c’est le segment des ventes supérieures à 1M$ qui progresse le plus rapidement sur longue période (+73 % en 10 ans, un rythme trois fois plus rapide que les catégories inférieures).

Un marché très sensible aux crises

Marché mondial de l'art

Ce marché est étroitement lié à l’évolution macroéconomique mondiale. A titre d’exemple, citons les années 2009 et 2012, affectées respectivement par la crise des subprimes et la crise des dettes souveraines. Depuis 2014, le marché recule en raison de l’incertitude qui pèse sur l’avenir de l’économie mondiale. L’achat d’une œuvre d’art n’étant pas « vital », il est très sensible à l’environnement global.

Une partie considérable du marché serait clandestine. Selon le journal Les Echos, le trafic d'œuvres d'art est devenu le troisième plus important au monde après celui de la drogue et des armes, générant un chiffre d'affaires annuel estimé à 16 Mds de $ (soit 22 % du marché total) qui s’ajouterait aux montants mentionnés plus haut. L'art serait aujourd'hui le premier canal de recyclage de l'argent sale : une toile laisse moins de traces qu'une montagne d'argent, on peut la déplacer facilement et c'est un investissement relativement sûr…

Un marché encore dominé par les Etats-Unis

Répartition géographique et circuit du marché de l'art

Le marché de l’art est dominé par les Etats-Unis qui représentent 40 % des ventes au total. Viennent ensuite le Royaume-Uni (21%) et la Chine (20 %). Au cours des dix dernières années, la Chine s’est imposée comme un acteur de premier plan (sa part n’était que de 8 % en 2016). Cette progression s’est faite au détriment du Royaume-Uni, qui pourrait voir sa position encore plus affaiblie en raison du Brexit.

En ce qui concerne les circuits, il en existe deux : les galeries d’art (57 %) et les enchères (43 %). La part des enchères tend à augmenter dans les périodes fastes car les acheteurs deviennent plus nombreux.

Le marché de l’art est dominé par l’art contemporain, c’est-à-dire la production artistique de 1945 à nos jours. Cette section représente à elle seule 52 % du marché en 2016. Néanmoins l’enchère la plus élevée en 2016 a concerné un tableau impressionniste, « la Meule » (1890) de Claude Monnet. Elle a été adjugée pour un montant de 81 millions de $ au cours d’une enchère à New York.

Que disent les économistes sur les œuvres d’art ?

Au XVIème siècle, Jean Bodin affirme que le marché des œuvres d’art est essentiellement tiré par la demande, avec en filigrane une quête de reconnaissance sociale (effet de mode, exaltation de soi dans les portraits). Jean Bodin estime néanmoins que l’art est économiquement inutile et cette pensée sera dominante au cours des siècles suivants, notamment chez les économistes classiques (dont Adam Smith). Au niveau de son fonctionnement, le marché est perçu comme identique aux autres avec une offre, une demande et un prix d’équilibre.

Au XXème siècle, Keynes provoque un changement de paradigme en affirmant que l’art est un domaine à part qui nécessite un traitement spécial de la part de l’Etat. Grand esthète, Keynes fut le premier président du British Arts Council, crée en 1946 (organisme qui distribue les subventions de l’Etat à la culture). Ceci a eu pour effet de libérer la pensée économique sur le sujet à partir de la seconde moitié du XXème siècle. A ce titre, nous pouvons citer la contribution de Gary Becker, qui a approché la consommation d’œuvres d’art sous le prisme de son concept d’ « addiction rationnelle » (plus on consomme de l’art, plus on en retire de l’utilité).

La place de la France dans le marché de l’art

La France occupe la quatrième position du classement mondial avec un marché estimé à 3,9 Mds de $ (7 % du total mondial). Mais la France est loin de son heure de gloire car elle représentait 60 % du marché dans les années 1960 ! Pour comprendre ce déclin, il faut tenir compte de l’histoire et des spécificités du marché hexagonal.En effet, la France a beaucoup souffert d’un système particulier, caractérisé par le monopole des enchères par un corps de métier, les commissaires-priseurs.

Un commissaire-priseur est un officier ministériel (nommé par arrêté du Garde des Sceaux, Ministre de la justice) qui, après avoir estimé des objets mobiliers, procède à leur vente publique et les adjuge au dernier enchérisseur.

Ce corps, crée en 1556, a perdu l’exclusivité des enchères suite à la loi du 10 juillet 2000, qui a ouvert le marché à la compétition des acteurs internationaux (notamment les Britanniques Christie’s et Sotheby’s). Mais cela faisait déjà plusieurs décennies que les commissaires-priseurs français avaient été doublés par Christie’s et Sotheby’s, qui ont internationalisé leur activité en ouvrant des filiales aux quatre coins de la planète. Ceci leur a permis de capter les meilleures offres et de les diriger vers les meilleures demandes, là où les acteurs français étaient bornés dans une logique purement domestique…

Les commissaires-priseurs français auraient pu prendre le virage du futur en 1964, quand on leur a proposé le rachat de la principale maison d’enchère américaine (Parke-Bernet). Mais ils ne sont pas parvenus à se mettre d’accord entre eux, et la maison a été achetée par... Sotheby’s.

Finalement, la France pâtit également de sa politique fiscale, avec notamment :

  • une taxe sur les importations d’objets d’art (5,5 %)
  • un droit de suite (prélèvement opéré au profit des artistes vivants ou de leurs ayants droit pouvant aller jusqu'à 4 %)

Par ailleurs, les objets d’art ne sont pas soumis à l’ISF mais le débat sur leur inclusion est quasi-permanent. A titre de comparaison, ces trois dispositifs n’existent ni aux Etats-Unis, ni à Hong-Kong…

Qui sont les grands collectionneurs ?

Les Nord-américains représentent la moitié des 200 premiers collectionneurs au monde. D’après un sondage réalisé par UBS et l’institut Arts Economics, voici le portrait-robot d’un grand collectionneur :

  • Fortune supérieure à 1 million de $ (hors immobilier et actifs professionnels / soit 1,5 % de la population des Etats-Unis)
  • Homme (72 %)
  • Plus de 50 ans
  • Propriétaire de son entreprise
  • Résidence en zone urbaine

Pourquoi achète-t-on une œuvre d’art ?

Le sondage a révélé un ordre de préférences spécifique au moment d’acheter une œuvre d’art.

Classement

Motivation

1

Décoration
 Fins esthétiques

2

Emotions
 Passion
 Personnalité

3

Soutien aux artistes et à la culture
 Préservation et promotion de valeurs culturelles

4

Protection et maintien d'un héritage ou traditions familiales

5

Investissement financier

6

Raisons sociales ou évènementielles

7

Diversification du patrimoine

8

Protection contre l'inflation / Valeur refuge

9

Statut  et crédibilité culturelle

La motivation principale n’est pas financière. Les acheteurs sont poussés à l’achat en premier lieu pour des raisons purement esthétiques et décoratives. L’investissement financier figure néanmoins à la cinquième position, suivi de près par la diversification du patrimoine (7) et la protection contre l’inflation (8).

Les arguments invoqués par Jean Bodin au XVIème siècle restent valables puisqu’on retrouve trois motivations sociales (4, 6, 9) parmi les raisons d’achat !

Les grands collectionneurs sont là où les fortunes sont concentrées

L’Amérique du Nord occupe la première place avec 50 %, suivie par l’Europe à 31 %.Néanmoins, ces chiffres ne tiennent pas compte du trafic illégal.

En 2016, les carabiniers napolitains ont découvert deux toiles de Vincent Van Gogh (estimées à 106 millions de $) qui gisaient au fond d'une habitation anonyme près de Naples, appartenant à un parrain de la Camorra (mafia napolitaine) !

Répartition géographique des collectionneurs d'art

Cette répartition suit de très près celle de la richesse au niveau mondial. A titre d’exemple, 50 % des personnes avec une fortune supérieure à 50 millions de $ résident aux Etats-Unis selon Crédit Suisse (2016).

Créé le 21 avril 2017 - Dernière mise à jour le 21 avril 2017
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