Limites et débats
L’éducation financière ne doit pas se substituer à la régulation
L’éducation financière peut compléter, mais ne pourra jamais remplacer d’autres aspects d’une politique financière efficace, tels que la protection des consommateurs et la réglementation des institutions financières.
Les deux domaines d’actions sont complémentaires. Les consommateurs de produits financiers doivent être protégés par des dispositifs légaux, mais aussi être en mesure de faire valoir leurs droits, ce qui nécessite une information largement diffusée.
Néanmoins même informé, le consommateur se trouverait en position de faiblesse si, par exemple, les clauses contractuelles n’étaient pas sérieusement encadrées par les pouvoirs publics.
Cette position n’est cependant pas partagée par tous et des tenants d’une pensée libérale estiment que l’information suffit à la responsabilisation des consommateurs de produits financiers, et permet précisément d’éviter des réglementations trop contraignantes.
L’éducation, préalable indispensable à l’information commerciale et au conseil
La distinction est importante entre, d’une part, les autorités publiques et les autorités de régulation en charge d’une meilleure éducation, et d’autre part, les conseillers en placement du secteur privé tels que les établissements bancaires et les courtiers.
Si l’éducation financière, pour être objective et neutre, doit être prise en charge par des institutions indépendantes et à but non lucratif, le rôle de conseil des professionnels de la finance ne doit pas être négligé. L’éducation financière est en effet une nécessité pour permettre aux consommateurs de négocier en toute connaissance de cause avec leurs conseillers commerciaux. Elle leur permet également de tirer profit des obligations d’information auxquelles sont de plus en plus en soumis les professionnels de la finance. En effet, même pourvu de connaissances suffisantes, le particulier se trouverait toujours moins bien informé et averti que le professionnel, qui disposerait dès lors d’un ascendant sur lui. De plus il faut veiller à la qualification des conseillers financiers, ainsi qu’à leur mode de rémunération, sans quoi un biais fort les incite à vendre des produits financiers sans se soucier suffisamment de la pertinence, pour le client comme pour l’institution, d’un montage financier (cette remarque vaut tout particulièrement pour les crédits comme l’illustre la crise des subprime).
C’est pour éviter cet écueil que les réglementations les plus récentes, renforcent et encadrent progressivement les obligations d’information et de conseil des institutions financières à l’égard des particuliers (voir par exemple la directive MIF). De même le projet de loi réformant le crédit à la consommation en France renforce les obligations de formation pour les distributeurs de crédit non-professionnels.
Une action structurellement en retard ?
Il est parfois reproché à l’éducation financière d’être toujours en retard d’une vague de complexité et d’innovation financière. La mise en place d’outils pédagogiques requiert du temps, et ne serait pas capable de fournir une information suffisamment pertinente par rapport aux produits financiers existant, en constant renouvellement.
Si cette critique n’est pas dépourvue de sens, elle ne saurait pour autant justifier l’inaction au motif qu’une éducation financière exhaustive serait impossible. De plus, cette critique met l’accent sur la nécessité de fournir constamment une information financière à destination du grand public, ainsi que d’inclure l’éducation financière au sein des programmes de formation continue et de ne pas se limiter à l’école.
Le rôle du système éducatif national
Cette question est fondamentale en ce que le système éducatif constitue l’une des meilleures garanties de toucher un public large, jeune et de diffuser une culture qui soit identique pour tous en s’assurant qu’il ne s’agisse pas d’une action atomisée et/ou ponctuelle.
La Commission européenne préconise par ailleurs une harmonisation des programmes scolaires des différents Etats membres comme condition essentielle au développement d’une véritable culture financière dans toute l’Europe.
S’il est peu probable que l’éducation financière devienne une matière à part entière, il est toutefois possible de l’intégrer à certains enseignements (mathématiques, économie).
Néanmoins, les contraintes budgétaires et temporelles ont pour l’instant empêché que de véritables actions soient menées dans les écoles en France.
Un partenariat avec les autres acteurs institutionnels évoqués précédemment pourrait par ailleurs constituer un compromis intéressant.
La théorie comportementaliste
Différents auteurs, dans la lignée des thèses comportementalistes, estiment que l’éducation financière serait vouée à l’échec, du fait des émotions spécifiques qui lient les individus à leur argent.
La forte charge symbolique de l’argent empêcherait les acteurs individuels d’agir de manière rationnelle dans ce domaine, leurs pulsions et affects finissant toujours par dicter leurs comportements. A cela s’ajouterait une incapacité à se projeter suffisamment dans l’avenir, qui biaise également nos décisions financières.
Au Royaume-Uni, on a pu constater que seulement 51 % des salariés s’inscrivent à des plans de retraite en entreprise qui pourtant sont financés intégralement par les employeurs, et ne coûtent rien aux salariés.
De nombreux autres éléments psychologiques nous induisent en erreur quand il s’agit de gérer notre argent : le « biais de familiarité » conduit certains à favoriser les actions des sociétés les plus connues avec une forte dimension affective, tandis que, parfois victimes du « biais de confirmation », les investisseurs ne retiennent que les informations qui corroborent leurs décisions en faisant abstraction des données allant à leur encontre. L’analyse de la crise financière, et particulièrement de la crise des subprimes, souligne à quel point l’irrationalité peut rapidement prendre le dessus lorsqu’une « convention » s’établit à propos d’un secteur économique, censé permettre des profits toujours plus élevés sans risque.
Malgré les forces de cette thèse, il est difficile de penser qu’une meilleure information et compréhension des produits financiers ne permette pas une utilisation plus raisonnée de ces derniers. La part d’irrationnel dans le comportement de chacun vis-à-vis de l’argent, si elle n’est pas nulle, n’est probablement pas non plus capable d’annihiler tout recul des individus. L’éducation financière des particuliers et la régulation réglementaire des comportements des professionnels constitueront toujours les meilleurs moyens pour tenter d’apporter le maximum de rationalité dans l’univers de la finance.
Enfin dans la perspective « française » de l’éducation financière, l’apport de celle-ci en tant qu’outil de compréhension du monde financier et économique demeure, même s’il est en tout état de cause difficile d’influer directement sur les comportements.
Les débats sur l’évaluation
Des limites
L’évaluation des résultats de l’éducation financière, si elle est menée de façon globale et intuitive, pourrait mener à la conclusion de son inutilité, corroborant les thèses comportementalistes.
En effet on n’a pas constaté, c’est le moins qu’on puisse dire, que les épargnants des pays anglo-saxons, les plus avancés en terme de programmes d’éducation financière, se soient le mieux comportés (excès d’endettement des ménages et faiblesse de leur épargne) !
Cette impression d’échec tient peut-être à l’objectif que se sont fixé les politiques nationales d’éducation financière dans les pays anglo-saxons. Au Royaume-Uni par exemple, les méthodes d’évaluation des résultats de l’éducation financière reposent sur la définition de cinq compétences (savoir faire son budget, ne pas se créer de découvert, savoir mettre en œuvre un projet financier, choisir ses placements financiers et suivre régulièrement l’évolution des placements financiers). Il s’agit là d’une orientation centrée exclusivement sur le savoir-faire et qui cherche à influer directement sur les comportements.
La thèse comportementaliste peut donc peut-être expliquer pourquoi une telle perspective est trop limitée, et surtout risque d’être confrontée à l’échec.
Contrebalancées par des résultats qui semblent avérés
Toutefois, c’est également parce que ces pays, de par leur culture et la structure de leur économie, ont été particulièrement touchés par les facteurs rendant nécessaire l’éducation financière (responsabilisation financière des individus, complexification des produits financiers), que celle-ci s’est développée là-bas en premier lieu.
La crise financière actuelle inciterait plutôt à penser que les efforts de sensibilisation du grand public ont jusqu’ici été insuffisants et doivent être accrus.
De plus, malgré la difficulté qu’il y a à évaluer les actions d’éducation financière, il semble bien que celles-ci se révèlent efficaces.
Malgré la crise actuelle, les Etats-Unis ont jusqu’ici obtenu d’intéressants résultats en termes d’éducation financière.
Selon une étude réalisée par l’université de Stanford (« Education and Saving : The Long-term Effects of High School Financial Curriculum Mandates »), les politiques éducatives qui rendent obligatoire l’enseignement de matières liées aux processus décisionnels financiers des ménages mènent à une augmentation progressive des actifs des jeunes concernés. Les bénéfices équivalaient à une année supplémentaire de revenu net au cours de l’existence d’un individu moyen.
Les conseils en matière d’hypothèque dispensés avant que les particuliers ne choisissent leur emprunt se sont quant à eux révélés efficaces pour réduire les risques d’impayés sur les prêts immobiliers. Les consommateurs qui assistent à des entretiens de conseil individuel sur leurs finances personnelles présentent un endettement et des taux d’impayés moindres.
En tout etat de cause on observera que l’évoluation des politiques de formation et d’éducation est toujours assez délicate même lorsque la sanction est un examen.
Créé le 26 février 2010 - Dernière mise à jour le 26 février 2010










