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Les esprits animaux

de George A. Akerlof et Robert J. Shiller

Comment les forces psychologiques mènent la finance et l’économie

George Akerlof est professeur d’économie à Berkeley (Université de Californie) et prix Nobel d’économie 2001.

Robert Shiller est professeur d’économie à l’Université de Yale. C’est un spécialiste des marchés financiers.

Leur livre paru en anglais en 2009 et immédiatement traduit en français se veut une critique de la théorie économique dominante qui n’a pas su prédire la grande crise éclatée en 2007. L’ouvrage qui s’adresse au public non spécialiste est vivant et accessible.

Incertitude ou probabilité

Le titre « Les esprits animaux » reprend à son compte une formule choc que Keynes utilise dans le très fameux chapitre XII de la Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie paru en 1936. La formule a disparu de la traduction française remplacée par un « enthousiasme naturel », moins évocateur. Ce chapitre est celui dans lequel l’économiste anglais explique pourquoi les marchés financiers ne sont pas efficients. La notion d’esprits animaux est chez lui liée à la question de l’investissement. La science économique est fondée sur l’hypothèse que les individus sont tout à fait rationnels et omniscients, qu’ils utilisent toutes les informations disponibles, qu’ils agissent comme s’ils connaissaient les probabilités des événements possibles, qu’ils ne sont pas influencés par autre chose que les faits et que les probabilités peuvent être considérées elles-mêmes comme des faits.

Problème, dit Keynes : pour les décisions d’investissement à long terme, ce qui prédomine ce ne sont pas les probabilités, c’est l’incertitude, c’est tout simplement le fait que « nous ne savons pas » : « Les données dont on dispose pour évaluer ce que rapporteront dans dix ans un chemin de fer, une mine de cuivre, une usine de textile, une marque pharmaceutique, un paquebot transatlantique ou un immeuble de la City, sont dérisoires pour ne pas dire nulles … Dès lors et contrairement à ce que nous enseigne toute théorie économique rationnelle, affirmait-t-il, nos décisions ne sont pas le résultat d’une moyenne compensée de bénéfices quantitatifs multipliée par des probabilités quantitatives . Elles résultent de nos esprits animaux, d’un besoin spontané d’agir ».

 

Voilà donc le point de départ d’Akerlof et de Shiller. Selon eux, la crise actuelle montre que les économistes qui ont liquidé Keynes dans une vision néo libérale de l’autorégulation des marchés, ont décidément tort. Il faut réintégrer les esprits animaux dans la théorie économique et en tirer toutes les leçons.

Ils construisent très rationnellement à partir de là leur ouvrage en deux parties : la première analyse cinq manifestations principales des esprits animaux- définis comme l’énergie mentale et la force vitale qui nous animent - ayant un impact sur les décisions économiques :

D’abord la confiance qui est le fondement de toutes les décisions importantes d’investissement des ménages et des entreprises puisque celles-ci sont prises en situation d’incertitude. Difficile à chiffrer, la confiance joue selon les auteurs comme un véritable « multiplicateur ». C’est dire qu’il ne faut pas sous estimer l’enjeu économique d’une perte de confiance. Les autres ressorts comportementaux qu’ils mettent en relief s’articulent du reste à celui-ci, qu’il s’agisse de l’illusion monétaire ou du souci d’équité qui pèsent sur la fixation des salaires et des prix ou des dérives de la corruption qui peuvent par contrecoup agir eux aussi sur le degré de confiance. Enfin, soulignent les auteurs, il ne faut pas oublier le rôle des histoires qui servent à interpréter l’économie et deviennent à certains moments le consensus commun. L’histoire communément admise que le prix de l’immobilier américain ne pouvait pas se retourner a nourri l’excès de confiance, comme d’autres du même genre avant elle. Et inversement quand elles perdent leur crédibilité, et que l’opinion cesse d’y croire.
Dans la deuxième partie de leur livre, Akerlof et Shiller appliquent leurs analyses à huit questions économiques de grande importance, comme la possibilité de dépression, le chômage, les cycles du marché immobilier, la limite des politiques monétaires, l’épargne - si différente d’un pays à l’autre- ou la pauvreté.

Tout au long de la lecture on est évidemment frappé par l’actualité des dimensions mises en évidence. L’importance du souci de l’équité dans la fixation des salaires nous fait penser à la crise grecque ou au retour des bonus des traders ; les histoires que l’on croit nous rappellent ce que l’on disait ily a peu sur la titrisation et les dérivés. Il ne s’agit pas pour les deux économistes seulement de mieux décrire l’économie telle qu’elle fonctionne dans la vraie vie mais d’essayer de tirer des leçons pratiques sur ce qu’il convient de faire y compris dans l’immédiat.

Globalement les auteurs justifient l’intervention de l’Etat. « Nous sommes en désaccord, écrivent ils, avec ceux qui prônent la liberté totale de l’individu au sein du système capitaliste et avancent que le meilleur gouvernement est encore celui qui gouverne le moins et édicte un nombre minimal de règles…Comme les esprits animaux ont tendance à tirer l’économie à hue et à dia, sans intervention de l’Etat, l’emploi oscille en permanence et les marchés financiers ne manquent pas de s’emballer à l’occasion ». Et, ajoutent-ils, cette intervention réglementaire, budgétaire et régulatrice « doit accorder aux esprits animaux tout le respect qu’ils méritent ».
L’ouvrage d’Akerlof et Shiller a largement retenu l’attention. Des critiques ne sont pas seulement venues des tenants de la théorie économique orthodoxe. Certains, comme le chroniqueur du Financial Times, Samuel Brittan, leur reprochent de ne pas avoir pris suffisamment en compte la notion pourtant keynésienne de demande effective. D’autres, comme l’économiste français Frédéric Lordon, soulignent que s’ils critiquent l’individualisme rationnel de la théorie économique, Akerlof et Shiller restent dans le cadre d’une vision du monde économique et social « qui n’est jamais autre chose que des individus ». S’il ouvre l’économie à la psychologie, leur livre ne fait pas de place aux travaux de la sociologie, des sciences politiques ou de l’anthropologie.

George A. Akerlof et Robert J. Shiller 
2009

 
Créé le 17 mars 2010 - Dernière mise à jour le 06 février 2012
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