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Hausse des taux de la Banque Centrale européenne.

La BCE a décidé le 7 avril 2011 de relever ses taux directeurs d’un quart de point. C’est la première hausse depuis juillet 2008. Analyse des causes et des effets par Jézabel Couppey- Soubeyran, Maitre de conférences à l’université Paris 1, Conseillère scientifique au Conseil d’Analyse Économique.

Pourquoi cette décision ?

La décision de la Banque centrale européenne de relever ses taux directeurs d’un quart de point. Annoncée le 7 avril 2011, elle était attendue et n’a pas surpris les marchés financiers.

 

Deux interprétations possibles

Pour Jézabel Couppey-Soubeyran, il y a deux façons d’interpréter la décision de la BCE motivée par le regain actuel de l’inflation dans la zone Euro, qui a, lui-même, pour cause directe la hausse des prix des matières premières :

  • soit on considère que celle-ci a des causes structurelles liées à la reprise de la croissance des pays émergents, Chine en tête; qu’il s’agit tout simplement de l’effet d’une augmentation de la demande de ces pays. Dans ce cas on aurait affaire à une inflation « non monétaire », contre laquelle les Banques centrales ne peuvent pas grand-chose.
  • Soit on considère que la hausse des prix des matières premières est, pour une part au moins liée à des opérations spéculatives, elles mêmes facilitées par l’abondance des liquidités mondiales générées par les politiques d’assouplissements quantitatifs menées par les Banques centrales. La décision de la BCE annonce la fin de cette politique d’assouplissement quantitatif du moins en ce qui la concerne. Elle pourrait avoir valeur de signal pour les marchés, aider à limiter la hausse des prix des matières premières et réussir à freiner les tensions inflationnistes qui se sont fait jour.

Besoin de coordination

Même si on se situe dans cette deuxième interprétation, d’une certaine façon plus optimiste de la décision de la BCE, si celle-ci est seule à essayer d’activer ce signal, cela ne donnera pas grand-chose.

Il faudrait, explique Jézabel Couppey-Soubeyran, que la BCE parvienne à entrainer la Banque centrale des États-Unis (la Fed). Ceci d’autant plus que le lien entre les prix des matières premières sur les autres prix des biens et des services apparait plus fort aux USA que dans la zone Euro. Un relèvement des taux de la Fed aurait donc plus d’efficacité. Mais il n’est pas acquis que la BCE arrive à l’entrainer sur cette voie. Les Banques centrales, souligne-t-elle, n’ont pas encore tiré les leçons de la crise en matière de coordination de leurs actions.

Le dilemme des banques centrales.

La hausse de ses taux décidée par la BCE intervient à un moment où beaucoup d’incertitudes subsistent sur la reprise en Europe. Des signes de reprises existent en Allemagne, beaucoup moins en France et pas du tout dans d’autres pays de la zone Euro. Les effets que pourrait avoir la décision de la BCE sont, dans ce contexte, très incertains, juge Jézabel-Couppey-Soubeyran. Selon elle, les Banques centrales ont à faire face à un véritable dilemme. Si elles maintiennent des politiques d’assouplissement monétaire, elles risquent de favoriser les futures bulles spéculatives. Si elles abandonnent ces politiques, le risque déflationniste pourrait à nouveau se manifester. Celui-ci continue de constituer, en effet, un risque majeur, à l’issue d’une grave crise financière comme celle que nous sommes encore en train de traverser.

Taux directeurs. Comment ça marche ?

L’objectif premier d’une banque centrale est de réguler la quantité de monnaie en circulation dans l’économie.

 

Agir sur le coût de l’argent pour les banques

Les banques, explique Jézabel Couppey-Soubeyran, sont à l’origine de la création monétaire. Celle-ci est plus ou moins facile selon de coût de l’argent que les banques peuvent se procurer auprès de la Banque centrale. Plus les conditions de refinancement des banques sont souples, plus il leur est facile de créer de la monnaie et plus elles vont pouvoir octroyer de crédits. Et plus il y aura de monnaie en circulation dans l’économie. Inversement, lorsque les conditions de refinancement se resserrent, l’octroi de crédits devient plus difficile et cela permet de ralentir la création de monnaie et de réduire la quantité de monnaie en circulation. C’est ce mécanisme que les banques centrales peuvent activer dans un sens ou dans un autre selon le contexte économique en agissant sur les taux d’intérêt que les banques doivent payer pour se refinancer auprès d’elle ( taux dits taux directeurs).

Dans le cas actuel, la hausse du taux décidée par la Banque centrale signifie qu’elle veut limiter la capacité des banques à octroyer des crédits et à créer de la monnaie afin de réduire les tensions inflationnistes supposées être liées à un excès de création monétaire. L’efficacité de cette décision dépend donc de la nature de l’inflation. Les banques centrales ne peuvent lutter que contre une inflation liée à une quantité excessive de monnaie en circulation.

Vers une hausse progressive des taux de la BCE ?

« Un quart de point de hausse du taux directeur c’est peu », constate Jézabel Couppey-Soubeyran. Mais selon elle, il aurait été risqué de s’aventurer à effectuer en une fois une hausse plus importante, alors que la reprise économique est très incertaine et alors que l’on peut même douter de l’efficacité que pourra avoir un resserrement de la politique monétaire pour apaiser les tensions inflationnistes du moment. Mais on peut s’attendre à ce que la BCE hausse ses taux progressivement avec, peut-être, une nouvelle augmentation d’un quart de point dans les prochains mois.

Une mission de stabilité financière ?

La BCE a motivé sa décision par les tensions inflationnistes qui se manifestent surtout sur les marchés des matières premières. Peut-être aurait-elle pu le faire par les effets que peuvent avoir les liquidités abondantes liées aux politiques d’assouplissement quantitatif sur les marchés financiers, souligne Jézabel Couppey-Soubeyran.

 

Les risques d’instabilité financière…

Selon elle, on peut en effet craindre que les politiques d’argent peu cher et abondant, menées par les Banques centrales et en particulier par celle des USA, aboutissent finalement à une prochaine crise financière. Il est donc impératif que les Banques centrales prennent en compte l’incidence des niveaux des taux directeurs sur la stabilité financière. Mais ce n’est pas ainsi que la BCE a motivé sa décision. On aurait pourtant pu espérer que les Banques centrales tirent les leçons de la crise et se sentent investies non pas seulement d’une mission de stabilité monétaire mais également d’une mission de stabilité financière.

…liée à des politiques monétaires trop accommodantes

Il existe, en effet, un lien entre les décisions des banques centrales et l’instabilité financière via les banques qui en transmettent les effets. Par exemple, la liquidité que les banques centrales mettent en circulation peut nourrir des bulles spéculatives via notamment. La politique monétaire trop accommodante menée au début des années 2000 a vraisemblablement contribué à la crise financière.

Surveillance macro prudentielle

Il n’est pas certain, ajoute-t-elle, que la conduite de cette mission puisse avoir pour instrument le taux d’intérêt. Il faudra sans doute que les Banques centrales développent une autre batterie d’instruments pour contribuer à la stabilité financière. Des instruments dits macro prudentiels, aidant par exemple à contrer une évolution du crédit trop pro cyclique. C'est-à-dire qui permettent de faire en sorte que le crédit ne s’emballe pas dans la croissance et qu’il ne se resserre pas trop lorsqu’il y a ralentissement économique.

L’impact sur les ménages

Si la décision de la BCE annonce un mouvement de relèvement progressif de taux directeurs il s’agit plutôt d’une bonne nouvelle pour les épargnants dont l’épargne sera mieux rémunérée et plutôt d’une mauvaise pour les débiteurs puisque cela signifie que les emprunts seront plus chers.

A condition toutefois, prévient Jézabel Couppey-Soubeyran que le mouvement de hausse des taux directeurs se répercute sur l’ensemble des taux d’intérêt, ce que l’on appelle l’ensemble de la courbe des taux d’intérêt.

 

Des effets différenciés selon la structure du patrimoine

Au-delà de ce constat, explique-t-elle, les effets seront différenciés selon la situation financière des ménages et il est très difficile d’établir des recommandations générales qui vaudraient pour l’ensemble d’entre eux.

Ainsi le mouvement de hausse sera plutôt une bonne nouvelle pour les ménages créanciers nets. Mais tout dépendra de la structure de l’épargne et de leur patrimoine.
Si la hausse des taux contribue par exemple à apaiser les tensions sur les prix de l’immobilier, cela peut être une bonne nouvelle pour les ménages qui souhaitent se porter acquéreur d’un bien immobilier et qui pour l’instant n’y arrivent pas du fait des prix extrêmement élevés, même si le crédit sera un peu plus cher.

Si cette décision de la BCE a valeur de signal et que les marchés financiers anticipent des taux d’intérêt plus élevés, le prix des actifs financiers pourrait relativement baisser entrainant peut être des effets de richesse négatifs sur le patrimoine des ménages détenteurs de titres financiers.

Au total, les répercussions joueront de façon différenciée d’un ménage à l’autre, selon la composition du patrimoine de chacun, selon qu’il est ou non propriétaire d’un logement, selon qu’il détient des obligations ou des actions.

En savoir plus

Sur Conseil d’Analyse Économique : Banques centrales et stabilité financière, le rapport de Jean-Paul Betbèze, Christian Bordes, Jézabel Couppey-Soubeyran et Dominique Plihon (Mars 2011)

Interview réalisée en mars 2011

Créé le 03 mai 2011 - Dernière mise à jour le 30 octobre 2012
© IEFP – la finance pour tous
2 commentaire(s)  
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Boubacar , publié le 19/06/2016 10:56

Vos explications sont rassurantes

simbil626625 , publié le 28/02/2016 17:38

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