Les interviews de l'IEFP

La crise a-t-elle changé les épargnants français ?

Leurs comportements ont évolué mais leurs préférences n’ont pas changé répondent André Masson et Luc Arrondel, directeurs de recherche au CNRS, Ecole d'Economie de Paris.

Comment expliquer le comportement des épargnants ?


Comment expliquer le comportement des épargnants ? par lafinancepourtous 

Le comportement des épargnants, explique André Masson, résulte d’une interaction entre d’une part les préférences des individus, leur « psyché » et d’autre part la façon dont ils perçoivent et dont ils anticipent leur environnement. Les préférences qui influencent le comportement de l’individu en tant qu’épargnant sont principalement ses attitudes en ce qui concerne le risque (est-ce que l’on est tolérant ou non au risque) et à l’égard du temps (est-ce que l’on se soucie de l’avenir). On peut y ajouter une troisième « variable subjective », l’altruisme, c'est-à-dire le plus ou moins grand désir de transmettre quelque chose à ses enfants). De l’autre côté, les comportements d’épargne vont aussi dépendre de la manière dont l’individu perçoit son monde ; quelles sont ses anticipations en ce qui concerne la situation économique, les prix, ses revenus, ses contraintes financières etc. La question qui se pose est donc de savoir si les comportements des épargnants ont évolué face à la crise et si tel est le cas il s’agit de savoir s’ils se sont adaptés à un nouvel environnement perçu comme plus incertains. Auquel cas il est peut être tout à fait rationnel d’avoir des comportements plus prudents. Ou bien cela peut être leurs préférences elles mêmes qui pourraient avoir changé avec une moindre tolérance au risque.

Une méthode d’analyse originale


Une méthode d'analyse originale par lafinancepourtous 

André Masson et Luc Arrondel travaillent depuis 25 ans environ sur l’épargnant.

Lorsque l’on travaille sur ce sujet, explique Luc Arrondel, une première source est constituée par les enquêtes Patrimoine de l’INSEE qui se font tous les 6 ans depuis 1986 (1986-1992-1998-2004-2010- cette dernière n’étant pas encore exploitée). Il s’agit d’enquêtes « par coupe instantanée. Ce ne sont jamais les mêmes ménages qui sont interviewés. D’autre part elles laissent une place limitée aux anticipations des épargnants et variables subjectives. C’est pourquoi les chercheurs ont mis en place une enquête complémentaire, moins complète que celle de l’INSEE en ce qui concerne la mesure des patrimoines, mais qui s’efforce de mesurer les variables subjectives. La première enquête de ce type en 1998 a été couplée avec l’enquête patrimoine de l’INSEE. Depuis 2002, il s’agit d’une enquête spécifique conduite par TNS Sofres avec en partie les mêmes personnes interviewées (méthode dite des panels). Une enquête a été effectuée en 2007. En septembre 2008 intervient le choc de la crise financière. Une nouvelle enquête a été effectuée en 2009 pour voir comment la crise a été vécue par les épargnants. 2000 personnes interviewées en 2007 l’ont été à nouveau, ce qui constitue un échantillon conséquent. Une partie des questions posées est la même. Un module a été rajouté pour savoir comment les ménages avaient vécu la crise de façon subjective.

Mesurer les préférences

Il existe trois façons de mesurer les préférences, explique Luc Arrondel. Une première approche, pour mesurer le rapport au risque, consiste à faire se situer face à des loteries par exemple avec des gains certains et des gains plus élevés mais risqués. Une deuxième approche consiste à demander aux personnes de se situer elle mêmes sur des échelles entre 0 ou 1 et 7 ou 10 selon qu’elles se considèrent comme très averses au risque ou très aventureuses (échelles dites échelles de Likert). La troisième approche retenue par Luc Arrondel et André Masson consiste à établir des scores de la personne interrogée concernant son attitude face au risque, face au temps et en ce qui concerne l’altruisme. Chaque score est établi à partir d’un grand nombre de questions. Par exemple le score concernant est établi en agrégeant les réponses à 60 questions. Ces questions sont très diverses. Certaines concernent le patrimoine, mais peu puisque c’est ce que l’on veut expliquer. D’autres ont trait à la santé, aux loisirs, à la consommation, etc. Par exemple on demande si la personne prend un parapluie quand la météo est incertaine. Chaque peut paraitre anecdotique, mais le grand nombre de questions posées permet d’obtenir un indicateur très fiable des préférences.

Les résultats de l’Etude

 
Les résultats de l'étude par lafinancepourtous

L’enquête réalisée en 2009 et sa comparaison avec celle de 2007 montre que la crise fait bouger les comportements. Les épargnants sont plus prudents et semble-t-il plus prévoyants. On constate une désaffection a à l’égard des valeurs mobilières et un attrait pour l’épargne à plus long terme et moins risquée et notamment pour l’assurance vie. Selon eux, entre 2007 et 2009, les épargnants sont devenus plus prudents. L’étude montre que ces évolutions sont en partie au moins expliquées par l’évolution des anticipations des individus qui sont devenues plus pessimistes. Entre 2007 et 2009, ils ont revu à la baisse aussi bien l’évolution espérée de leurs revenus salariaux que celle des rendements des leurs actifs.

Qu’en est-il des préférences ?

Les mesures par les méthodes des échelles et des loteries semblent montrer une modification des préférences vers une plus grande aversion au risque. Mais la mesure établie à partir d’un score montre que les préférences à l’égard du risque et l’attitude à l’égard du présent restent stables. Cette différence de résultat, selon André Masson, provient du fait que les loteries et les échelles ne mesurent déjà des comportements et pas seulement les préférences pures des individus.

L’enquête de 2009 montre également que les individus seraient devenus plus altruistes à l’égard de leurs enfants. En période de crise ils auraient tendance à se replier sur la famille, « sur ses valeurs et ses objectifs. »

Les Conclusions de l’enquête


Quelles conclusions tirer de cette étude ? par lafinancepourtous 

Selon André Masson, deux conclusions principales peuvent être tirées de leur étude montrant que même un choc comme celui de la crise change peu les préférences des épargnants.

1. En admettant que l’objectif soit d’obtenir assez rapidement un épargnant qui s’engage à plus long terme et dans des placements en actions plus risqués qu’aujourd’hui, l’étude montre qu’on ne l’obtiendra pas en le changeant lui-même mais en changeant son environnement. Et de ce point de vue, souligne-t-il, la voie la plus prometteuse n’est pas un désengagement de l’Etat providence, mais au contraire de mieux « assurer les arrières des gens de leur donner des revenus plus sûrs afin qu’ils prennent plus de risque comme épargnants. Si leur environnement est plus chaotique et plus aléatoire comme cela a été le cas avec la crise, ils se replieront et seront plus frileux comme le montre également cette étude.

2. Si les préférences ne changent peu à court terme, cela ne signifie pas qu’elles ne changent pas sur le long terme. En fait il semble que les préférences se forment très tôt chez l’enfant, avec une forte influence du milieu familial et une large transmission des préférences du père.
Si le père est peu tolérant au risque, le fils à de grandes chances de l’être aussi. Mais à partir de l’âge adulte les préférences bougent peu. La crise pourrait donc marquer durablement les préférences des jeunes qui la vivent. Si elle perdure exemple pendant 10 ans toute une série de jeunes pourraient être marqués à vie par ce phénomène dramatique. « Mais cela, conclut André Masson, on ne peut le savoir dès maintenant. On le verra plus tard ».

Pour en savoir plus :
Sur les travaux de Luc Arrondel
Sur les travaux d'André Masson

Interview réalisée en février 2011

Créé le 14 mars 2011 - Dernière mise à jour le 31 janvier 2012
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