Le secteur financier, acteur de la lutte contre le réchauffement climatique ?

la finance pour tous

Jusqu’à une période récente, le secteur financier ne s’est pas particulièrement préoccupé de la lutte contre le réchauffement climatique et les flux financiers n’ont pas été majoritairement dirigés vers les énergies renouvelables. Difficultés de mesures de l’empreinte carbone et des risques liés au réchauffement climatique expliquent en partie cette distance. 

Mais la prise de conscience de l’importance du problème et des risques qu’il commence à faire peser sur les rendements des investissements financiers conduit à des évolutions significatives.
Surtout si elles sont poussées par des campagnes d’associations de la société civile. Le secteur financier pourra-t-il cependant jouer globalement un rôle actif et positif dans la transition énergétique et écologique si les politiques publiques elle mêmes n’évoluent pas ?

Une mauvaise allocation des capitaux

Le Programme des Nations Unis pour l’Environnement (PNUE) cité par les économistes Françoise Benhamou et Fabien Hassan parle de « mauvaise allocation flagrante des capitaux ».
Le constat du PNUE est sans appel : « Au cours des deux dernières décennies, des volumes importants de capitaux ont été investis dans l’immobilier, les combustibles fossiles et les actifs financiers incorporant des produits dérivés, mais relativement peu dans les énergies renouvelables, l’efficacité énergétique, les transports publics, l’agriculture durable, la protection des écosystèmes et de la biodiversité et la préservation des sols et de l’eau».
La raison en est simple ajoute le rapport : « Les marchés libres n’ont pas pour vocation de résoudre les problèmes sociaux ». Et les politiques publiques, au moins jusqu’à la crise de 2008, ont privilégié la déréglementation. Depuis, la question du climat n’a pas fait partie des priorités des nouvelles politiques publiques de réglementation et de régulation financière.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes. A partir des données de l’ONU et du New Climate Economy, Pascal Canfin et Olivier Grandjean ont calculé que la part « verte » des 5 000 milliards de dollars d’investissements en infrastructure réalisés dans le monde en 2013 était comprise entre 7 et 13 %.

Part verte des investissements en infrastructures

L’imprécision relative du calcul traduit une absence d’indicateur mesurant la part verte des investissements dans les infrastructures, elle-même « révélatrice d’une absence de boussole pour le financement d’une économie bas carbone ».

Si l’on considère le seul secteur de l’énergie, en 2013, les investissements en énergies fossiles ont dépassé 1 000 milliards de dollars investis (le plus haut niveau depuis le début du siècle), alors que les investissements dans les énergies renouvelables ont été seulement de 268 milliards de dollars.

Les principaux leviers pour réduire l’impact carbone de nos économies sont des investissements dans l’efficacité énergétique, les énergies et les transports décarbonées, les bâtiments et logements, l’agriculture et la forêt, et l’innovation -recherche -développement. 

Les investissements à réaliser pour installer une économie bas carbone

– La décarbonation de tous les vecteurs énergétiques.

– L’électrification croissante d’usages énergétiques aujourd’hui assurés par les énergies fossiles.

– Le développement de villes compactes et durables incluant la rénovation des bâtiments dans les villes existantes.

– La décarbonation du secteur des transports.

– La maîtrise de la consommation énergétique des processus d’extraction, de première transformation et industrielle en général.

– La reforestation pour accroître les puits de carbone naturels

– La restauration des 500 millions d’hectares de terres dégradées dans le monde.

– Le passage à une économie circulaire pour économiser les ressources.

Source : Rapport Canfin – Grandjean

L’enjeu n’est pas tant d’augmenter les investissements que de réussir à les « verdir ». Le rapport de la Commission mondiale de l’économie et du climat (Calderon et Stern, 2014) estime que la lutte passe beaucoup plus par une réallocation des capitaux, mais qu’il suffirait d’augmenter de 5 % le volume d’investissements dans les infrastructures, la gestion des terres et l’énergie prévu d’ici à 2030.

Prise de conscience des acteurs financiers

Deux grands types de facteurs contribuent à une prise de conscience croissante que le secteur financier doit intégrer beaucoup plus systématiquement les enjeux du climat.
Il s’agit d’une part de l’impact négatif du réchauffement climatique sur la rentabilité des investissements. « La finance raisonne en terme de risques » notent Françoise Benhamou et Fabien Hassan. Globalement le réchauffement climatique accroit les risques et les coûts économiques pour les investissements (coûts des catastrophes naturelles, baisse de productivité agricole etc.).
A quoi il faut ajouter « un risque carbone » qui pèse sur la profitabilité des secteurs les plus carbo-intensifs, notamment le secteur des énergies fossiles.
Les entreprises du secteur fossile sont valorisées en fonction de leurs réserves de matières premières non exploitées. Or pour atteindre l’objectif de 2°C, il sera impératif de ne pas utiliser toutes les réserves d’énergie fossile. Une partie de ces actifs ne sera donc pas exploitée dans le secteur du charbon, du pétrole et même du gaz. Il s’agira d’actifs échoués. La valorisation financière de ces entreprises devrait en être profondément affectée. Certains parlent même d’une véritable bulle carbone sur les marchés financiers.
Il s’agit d’autre part de campagnes d’ONG environnementales. « Elles ciblent directement les investisseurs pour obtenir une réorientation globale de leurs choix stratégiques afin d’assécher les investissements dans les énergies fossiles et de financer le développement des renouvelables » explique Novethic.

Les initiatives des acteurs financiers privés

Les engagements pris par les acteurs financiers pour mieux intégrer les enjeux climatiques se sont donc développés de façon significative dans plusieurs directions. Les initiatives sont multiples :

  • Une première approche proposée consiste à mieux cerner l’exposition au risque climat des entreprises et des investisseurs (banques, fonds d’investissements et fonds de pension…). Les agences de notation commencent à travailler à mieux intégrer ce risque dans leurs analyses. Evidemment cette approche vaut tout particulièrement pour les assureurs qui ont besoin de mieux cerner l’impact des risques climatiques sur les entreprises et les particuliers qu’ils assurent.

  • Un deuxième type d’engagements vise à diminuer « l’empreinte carbone » des investissements financiers réalisés. Cela recouvre plusieurs actions telles que le désinvestissement dans le secteur des énergies fossiles et l’activisme actionnarial envers les entreprises trop carbo-intensives et la « décarbonisation » des portefeuilles. Ces actions sont cependant restées jusqu’ici assez limitées. « Le désinvestissement est un combat avant tout symbolique jugent Françoise Benhamou et Fabien Hassan. Il concerne un nombre restreint d’investisseurs et n’a pas d’effet sur la capacité des entreprises du secteur fossile à financer leurs investissements ».

  • Le développement des obligations vertes (green bonds) émises par les entreprises ou des collectivités pour financer des projets ayant un impact positif sur le climat (efficacité énergétique, infrastructures de transports en commun, production d’énergie renouvelable). Leur croissance est très rapide (5 milliards de dollars émis en 2012, , plus de 35 en 2014 et 167 milliards en 2018).

Développement des obligations vertes

Adapter les réglementations et les politiques publiques

Au total cependant, les mesures de ce type ne concernent qu’une part infime du système financier mondial. Non seulement les financements publics ont un rôle important à jouer, mais il est également nécessaire d’orienter dans le bon sens le secteur financier par une meilleure intégration de l’enjeu climatique dans la réglementation financière et les politiques publiques monétaires et financières.

Le rapport du Programme des Nations Unies pour l’environnement sur “Le climat financier à venir” publié en mai 2015 recense les moyens d’action possibles au niveau des différents acteurs de la régulation bancaire et financière et donne des exemples de « bonnes pratiques ».

Reste à savoir si ces évolutions seront suffisantes pour que le secteur financier s’inscrive pleinement dans le financement d’investissements de long terme qui sont en général caractéristiques de la lutte contre le changement climatique.

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