Les interviews de l'IEFP

La finance et les marchés des matières premières

Alors que les prix des matières premières comme le pétrole restent très volatiles, Pierre-Noël Giraud, professeur d’économie à Mines ParisTech et auteur du livre « La mondialisation, Emergences et fragmentations » analyse les rapports entre finance et marché des matières premières.

Les mécansimes

 

Pourquoi la « financiarisation » des marchés des matières premières ?

La place de la finance dans le fonctionnement des marchés de matières premières s’explique par leurs particularités, qu’il s’agisse des marchés de matières agricoles comme le blé, les grandes céréales, ou de matières premières minérales, comme le pétrole, le cuivre etc.

Besoin de garantie

Au départ, souligne Pierre-Noël Giraud, cela correspond à un besoin des producteurs et des consommateurs. Par exemple, au XIXème siècle le prix du blé dépendait beaucoup de la récolte. Si la récolte était bonne, le prix baissait ; si elle était mauvaise, le prix explosait.

Au lieu de prendre le risque d’attendre la fin de la récolte pour savoir à combien ils pouvaient vendre leur blé, des producteurs de blé, préféraient le vendre à l’avance : par exemple, le vendre au mois de mai pour une livraison fin juillet, à un prix fixé au mois de mai. Si le prix fin juillet était supérieur au prix qu’ils avaient accepté en mai, ils se privaient d’un bénéfice ; mais si le prix en juillet était inférieur à celui vendu au mois de mai, ils avaient une garantie de prix minimal. De son côté, le minotier – qui transforme le grain en farine - pouvait faire le raisonnement inverse. Plutôt que de prendre le risque de supporter un prix du blé très élevé donc mauvais pour lui, ou d’obtenir un prix très bas très bas, bon pour lui, il préférait assurer une moyenne et garantir le coût de ses approvisionnements.

Ce mécanisme vaut pour le pétrole : pour pouvoir vendre des billets d’avion un an à l’avance, une compagnie aérienne a besoin de savoir à l’avance le prix du kérosène qui rentre dans 30% du prix d’un billet. Si entre temps, le prix du kérosène explose, la compagnie perd toute sa marge sur les billets qu’elle a vendus à l’avance.

Courbe de prix

Au départ, ce mécanisme de protection est mis en place par des acteurs industriels afin de se couvrir contre les fluctuations du prix des matières premières. Dès le XIXème siècle en Angleterre, différents prix pour les matières premières sont apparus : un prix pour tout de suite, un prix pour une livraison dans trois mois, un autre prix pour une livraison dans six mois etc. Tous ces différents prix étaient fixés au même moment : un prix n’évoluait pas tout seul, tous les prix fluctuaient ensemble déterminant une courbe de prix en fonction de leur date de livraison.

L’existence d’une courbe de prix a permis aux acteurs financiers de s’insérer dans ce marché.

En constatant que la courbe des prix du blé, par exemple, vaut 200$ pour aujourd’hui, aujourd’hui, 250$ pour dans trois mois, 250$ également pour dans six mois, un acteur purement financier qui n’a aucun besoin de blé peut très bien se dire : « A mon avis le prix du blé dans trois mois sera supérieur à 250$ ». Son appréciation de la récolte est différente de la moyenne, puisque le prix du blé à trois mois reflète l’opinion moyenne. Ce financier va acheter du blé pour dans trois mois, sans en avoir aucun besoin, simplement pour le revendre trois mois plus tard. Si à ce moment le blé ne vaut pas 250$ mais 300$, il aura réalisé un bénéfice de 50$. Le financier peut très bien ne va pas acheter effectivement du blé et le revendre, mais se mettre d’accord avec le vendeur pour que soit seulement payée la différence de prix. Prévoir une montée ou une baisse des prix afin de gagner de l’argent par la différence, est une pure action financière, en l’occurrence de spéculation.

Une influence sur toute la courbe de prix

Dès qu’il existe des prix futurs, et qu’il n’y a pas obligation d’acheter effectivement la matière première, de la stocker puis de la revendre, les acteurs financiers peuvent intervenir en fonction de leur avis sur l’évolution des prix futurs. Par la financiarisation des marchés de matières premières, tous ceux qui ont un avis sur l’évolution des prix, peuvent l’exprimer en achetant ou en vendant sur des échéances futures. Cependant, si tout le monde achète une matière première, comme le blé, à trois mois, le prix du blé à trois mois va monter mais aussi celui du blé pour livraison immédiate si la différence entre le blé tout de suite et à trois mois, dépasse les coûts du stockage. Au total, si des acteurs - qui n’ont rien à voir avec la production, le commerce et la consommation de blé - estiment que le blé va monter davantage que ne l’indique la courbe actuelle des prix, ils achètent et font monter le prix du blé. S’ils pensent qu’il va baisser, ils vendent et le font baisser.

Créateur d’instabilité ?

D’où la question de savoir si l’intervention des acteurs financiers sur les marchés de matières premières ne crée pas de l’instabilité. « Ces acteurs financiers,note Pierre-Noël Giraud, peuvent être des millions de gens, tous les fonds de pension du monde, vous et moi, n’importe qui aujourd’hui peut dire « Je vais acheter du blé » ou « J’achète du pétrole ». Bien évidemment, vous n’achetez pas du pétrole physique, vous achetez un instrument dérivé qui forme le prix du pétrole plus tard ».

Les conséquences

 

Des financiers compétents

Intuitivement, note Pierre- Noël Giraud, on peut penser que les acteurs « industriels » (producteurs, distributeurs ou utilisateurs de matières premières) s’y connaissent mieux que les financiers. Par conséquent, on peut penser que, si on les laisse décider entre eux des prix du blé, ils donneront le « vrai prix ». selon lui, ce raisonnement est faux. Les acteurs financiers ne sont pas à l’image du « dentiste de New York » qui n’y connait rien et qui fait des paris au hasard -. En fait au sein des banques et des institutions financières, des spécialistes extrêmement pointus suivent au jour le jour tout ce qui se passe sur les marchés du blé, du pétrole etc. Ils connaissent l’industrie aussi bien si non mieux qu’un raffineur ou qu’un producteur de pétrole !

Il n’est donc pas du tout évident que les vrais professionnels de la finance – et non pas des petits spéculateurs -, n’aient pas de meilleurs idées sur l’évolution future des prix et que leurs actions ne soient pas au contraire stabilisatrice.

Un débat non tranché

Ce débat tout à fait fondamental n’est pas tranché explique Pierre- Noël Giraud .

Les économistes s’opposent au plan théorique.
Selon Milton Friedman (1912 – 2006) – prix Nobel d’économie en 1976 – plus il y a d’intervenants financiers sur un marché, plus le prix est vrai, puisqu’il représente l’opinion d’un plus grand nombre de gens.
Pour Roger Guesnerie – actuel titulaire de la chaire « Théorie, économique et organisation sociale » au Collège de France -, –au contraire, plus les acteurs sont nombreux, plus il y a du « bruit » donc de la volatilité. Quant à la vérification empirique, elle est rendue extrêmement difficile car la séparation entre les intervenants commerciaux ou industriels et les intervenants purement financiers est, à certains égards, artificielle. En effet des investisseurs financiers comme certaines grandes banques, interviennent aussi sur les marchés dérivés, sur les aires de stockage ou sur les produits physiques.
Par ailleurs, il existe des marchés de matières premières – petits en général – sur lesquels les acteurs financiers sont absents et qui sont néanmoins extrêmement volatile comme par exemple le marché du soufre.

Comment stabiliser ?

Les acteurs financiers ne semblent pas être les responsables des amples fluctuations des prix des matières premières. Cela n’empêche pas que les répercussions de ces variations sont très dommageables, notamment lorsqu’il s’agit des grandes céréales dont l’explosion du prix peut engendrer famines et révoltes. Les fluctuations des prix du pétrole peuvent être considérées comme moins graves, mais il s’agit malgré tout d’un produit de base dont la hausse a pu également provoquer des émeutes, comme au Nigeria. Il serait donc utile de stabiliser ces prix. Selon Pierre-Noël Giraud il ne s’agirait pas tant d’agir sur les marchés financiers - en interdisant à certains d’intervenir mais d’agir en amont, c’est-à-dire en stabilisant le marché physique.

Dans le cas des grandes céréales, il serait possible de constituer des stocks suffisants pour faire face aux aléas climatiques et ainsi modérer la flambée des prix.

Pour le pétrole, dont les hausses de prix sont engendrés par des événements politiques qui réduisent l’offre ou parce que les capacités maximales de production ont été atteintes, la réponse ne peut pas être la création d’un stock. Il faudrait mettre en place des « capacités de production-poumon ». L’idéal serait de toujours avoir quatre ou cinq millions de barils sous le pied rapidement mobilisable en cas de nécessité.

Créé le 07 mars 2012 - Dernière mise à jour le 07 mars 2012
© IEFP – la finance pour tous
1 commentaire(s)  
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Didier , publié le 23/02/2016 18:28

Parfait pour le cours finance et matières premieres

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