FED : Powell dévoile les pressions
Selon les mots de Jerome Powell, ces accusations constituent des « prétextes », et s’inscrivent dans une stratégie plus large de pressions politiques exercées par l’administration américaine.
Powell affirme que ces menaces ne portent ni sur la transparence de la Fed, ni sur le rôle de contrôle du Congrès, mais bien sur les décisions de politique monétaire elles‑mêmes. « La menace de poursuites pénales est la conséquence du fait que la Réserve fédérale fixe ses taux d’intérêt sur la base de son analyse économique, plutôt que de suivre les préférences du Président », explique‑t‑il. Powell revendique une continuité institutionnelle, rappelant avoir servi sous des administrations républicaines et démocrates, toujours « sans crainte ni faveur politiques ». Cette déclaration, rare par son ton, marque une étape supplémentaire dans l’escalade des tensions entre la Maison Blanche et la banque centrale.
La question à plusieurs milliers de milliards de dollars est posée : la politique monétaire américaine restera‑t‑elle autonome, ou basculera‑t‑elle sous l’influence directe du pouvoir politique ?
L’objectif de Trump : la baisse des taux
L’insistance de Donald Trump pour une baisse rapide des taux directeurs répond à une logique économique et politique relativement claire. Des taux d’intérêt plus faibles stimulent la croissance en favorisant l’investissement et la consommation. Ils soutiennent également l’emploi et l’immobilier, en réduisant le coût du crédit pour les entreprises et les ménages.
Un autre objectif, plus stratégique, concerne le taux de change. En abaissant les taux, la Fed rend les actifs libellés en dollars moins attractifs pour les investisseurs internationaux, ce qui tend à provoquer une dépréciation de la monnaie américaine. Un dollar plus faible améliore la compétitivité des exportations et contribue à réduire le déficit commercial, obsession récurrente de Donald Trump.
Cependant, ces objectifs entrent directement en conflit avec le mandat de la Fed, dont l’une des missions principales reste la stabilité des prix. Or, une politique monétaire plus accommodante est également inflationniste. L’inflation américaine, actuellement sous contrôle mais déjà encouragée par la politique commerciale du Gouvernement, pourrait s’intensifier.
Remise en cause de l’indépendance de la Fed
Les attaques répétées contre Jerome Powell, allant jusqu’à évoquer son éventuel limogeage, constituent une remise en cause frontale de l’indépendance de la Réserve fédérale. Or, cette indépendance est un pilier central des politiques monétaires modernes.
Pourquoi les banques centrales sont-elles indépendantes ?
Dans de nombreux pays, la banque centrale était, à l’origine, étroitement liée à l’État et intervenait pour financer directement certaines dépenses publiques (notamment les guerres). Deux voies étaient possibles : l’émission d’obligations souscrites par le secteur privé, ou les avances et achats directs de titres par la banque centrale, c’est‑à‑dire la monétisation de la dette. Cette seconde solution offre à l’État un véritable « espace budgétaire », mais, en l’absence de garde‑fous crédibles, elle tend à accroître la quantité de monnaie en circulation et donc les pressions inflationnistes.
Une inflation d’abord modérée peut s’emballer, déboucher sur une inflation chronique voire une hyperinflation, éroder la confiance dans la monnaie et fragiliser l’ensemble de l’activité économique. À partir de la seconde moitié du vingtième siècle, de nombreuses économies développées ont inscrit dans la loi un mandat prioritaire de stabilité des prix (ou parfois un double mandat intégrant le soutien à l’emploi), renforcé la durée et la sécurité juridique des mandats des gouverneurs, et garantit à leur banque centrale une autonomie opérationnelle complète, interdisant toute exigence de financement direct de la dette publique.
À l’heure actuelle, les banques centrales fixent donc les taux d’intérêt directeurs en tout autonomie. Si l’économie patine, elle baisse les taux, ce qui relance la croissance et l’inflation. A l’inverse, si les prix s’envolent, elle contraint la consommation et l’investissement en augmentant ses taux.
Ce que Trump souhaite, en vérité, est simplement un nouveau cadre institutionnel, où la banque centrale serait assujettie par l’État. Il est d’ailleurs fort à parier que le prochain président de la Fed sera un homme de Trump, qui gommerait petit à petit la cloison à présent étanche entre banque centrale et pouvoir exécutif.
Les marchés devraient ils s’inquiéter ?
À court terme, les marchés financiers oscillent entre deux lectures contradictoires. D’un côté, la perspective de taux plus bas est favorable aux actifs risqués et soutient les valorisations boursières. De l’autre, l’ingérence politique dans la conduite de la politique monétaire introduit une incertitude profonde, souvent qualifiée d’« incertitude knightienne », dans laquelle les investisseurs ne peuvent plus anticiper clairement les règles du jeu.
Le risque majeur n’est donc pas une crise immédiate, mais une érosion progressive de la crédibilité de la Fed. Si les investisseurs venaient à douter durablement de sa capacité à agir de manière autonome, ils pourraient exiger des primes de risque plus élevées pour détenir des actifs américains, y compris la dette publique. Paradoxalement, une tentative de forcer la baisse des taux directeurs pourrait ainsi conduire, à terme, à une hausse des taux de marché.
Ce discours de Powell semble augurer d’un pivot dans la stratégie de défense de son mandat. L’institution centenaire, très policée et très prudente, semble passer à l’offensive. À voir si Trump part au clash ou temporise d’ici la fin du mandat de son président.