Au cœur des tensions : le détroit d’Ormuz, passage stratégique par lequel transite une part considérable du pétrole et du gaz mondial, et dont le contrôle est désormais directement menacé par le conflit.
Le pétrole et le gaz sous tension
Le détroit d’Ormuz est un goulet d’étranglement majeur pour le marché mondial de l’énergie. Environ un cinquième du pétrole consommé dans le monde y transite chaque jour. Les Gardiens de la révolution iraniens ont mis en garde les navires qui tenteraient de le franchir, et plusieurs tankers en provenance du Royaume-Uni et des États-Unis ont été touchés par des missiles. Des navires chargés de pétrole et de gaz naturel liquéfié s’accumulent désormais aux abords du détroit, sans oser le traverser.
Guerre en Iran et prix du pétrole
L’impact sur les prix a été immédiat. Le baril de Brent s’est établi à plus de 71 dollars peu après les premières frappes, avant de dépasser les 85 dollars. La décision de l’OPEP d’augmenter la production mondiale de 206 000 barils par jour a contribué à modérer légèrement cette hausse, sans pour autant inverser la tendance.
Guerre en Iran et prix du gaz
Du côté du gaz, la situation est aggravée par les dommages infligés aux infrastructures d’exportation du Qatar, dont les unités de liquéfaction, concentrées en un seul point géographique, sont particulièrement vulnérables. Le Qatar produit environ 175 milliards de mètres cubes de gaz par an, des capacités difficiles à remplacer à court terme.
Il convient toutefois de relativiser. Les prix du gaz européen restent très en deçà des niveaux atteints en 2022, lorsque l’invasion de l’Ukraine par la Russie avait fait dépasser les 300 euros le mégawattheure. De même, le baril de Brent reste loin des 100 dollars atteints à cette époque. Certains analystes soulignent que les marchés avaient en partie anticipé le risque géopolitique iranien depuis plusieurs semaines, ce qui pourrait limiter l’ampleur du choc.
Un choc qui se diffuse à l’ensemble de l’économie
Si la hausse des prix de l’énergie touche d’abord les automobilistes à la pompe et les factures de gaz des ménages, ses effets ne s’arrêtent pas là. L’énergie est un « intrant » fondamental dans la production de la quasi-totalité des biens et des services. Lorsque le prix du pétrole ou du gaz augmente, le coût de production s’élève pour les entreprises industrielles, les transporteurs, les agriculteurs ou encore les producteurs d’électricité. Ces surcoûts se répercutent ensuite, avec un certain délai, sur les prix à la consommation. Cette transmission est d’autant plus puissante que le choc est durable et que les anticipations d’inflation ne sont pas solidement ancrées.
Autrement dit, si les ménages et les entreprises commencent à s’attendre à une inflation durablement plus élevée, ils adaptent leurs comportements (demandes de hausses de salaires, relèvement préventif des prix…) ce qui peut enclencher une spirale inflationniste.
Bien que la transmission des prix de l’énergie au prix des biens et services dépende de nombreux facteurs, des études récentes montrent qu’en moyenne, quand les prix du pétrole augmentent de 10 %, l’inflation augmente de 0,4 point de pourcentage sur deux ans. On pourrait cependant s’attendre à un choc moins fort en France, qui profite d’une part plus faible de l’énergie dans le panier de consommation, moins de dépendance aux importations d’hydrocarbures, et de mécanismes de subvention ou de régulation des prix.
Prix de l’énergie : des précédents historiques éclairants
L’histoire économique regorge d’épisodes de chocs des prix de l’énergie d’une ampleur comparable ou plus forte.
Le premier choc pétrolier de 1973-1974 constitue le précédent le plus emblématique. En représailles au soutien occidental à Israël lors de la guerre du Kippour, les pays arabes membres de l’OPEP décrètent un embargo sur leurs exportations de pétrole. Le prix du baril triple en quelques mois, plongeant les économies occidentales dans une récession sévère accompagnée d’une inflation galopante, un phénomène alors inédit que les économistes baptiseront « stagflation ».
Le deuxième choc pétrolier de 1979-1980 trouve son origine dans la révolution iranienne, suivie de la guerre entre l’Iran et l’Irak. La production iranienne s’effondre, et le prix du baril fait plus que doubler à nouveau. Les banques centrales, tirant les leçons du premier choc, réagissent cette fois par un resserrement monétaire brutal, au prix d’une récession profonde au début des années 1980.
L’invasion du Koweït par l’Irak en 1990 provoque une nouvelle flambée des cours du pétrole. Le prix du baril double en l’espace de quelques semaines, avant de redescendre rapidement après le début de l’intervention militaire de la coalition internationale. Ce choc, de courte durée, a néanmoins contribué à la récession qui frappait alors plusieurs économies développées.
Au cours des années 2000, la montée en puissance de la demande des pays émergents, en particulier la Chine, conjuguée à des tensions géopolitiques récurrentes au Moyen-Orient, pousse progressivement les prix du pétrole à la hausse. Cette dynamique culmine en 2007-2008, lorsque le baril de Brent dépasse les 130 dollars à l’été 2008, juste avant que la crise financière mondiale ne provoque un effondrement brutal de la demande et des cours.
Plus récemment, la reprise post-covid suivie par l’invasion de l’Ukraine par la Russie en février 2022 a déclenché un choc énergétique d’une ampleur inédite en Europe. Le prix du gaz européen a été multiplié par plus de dix par rapport à ses niveaux d’avant-crise, et le baril de Brent a dépassé les 110 dollars.
L’Europe, très dépendante du gaz russe, a dû réorganiser en urgence son approvisionnement énergétique, avec des conséquences durables sur son tissu industriel.
Le conflit actuel en Iran rappelle à quel point l’économie mondiale reste tributaire de la géographie de l’énergie. Si l’ampleur du choc dépendra de la durée des hostilités et de l’évolution de la situation dans le détroit d’Ormuz, les précédents historiques montrent que les conséquences peuvent être considérables, tant sur les prix que sur la croissance économique.