Inflation réelle et ressentie : une enquête pour comprendre un écart qui grandit
Depuis 2022, la Banque de France interroge régulièrement un panel de Français sur leur perception de l’inflation. L’enquête de fin 2025 est la quatrième du genre. Les résultats montrent que si les prix ont fortement ralenti depuis 2023 (la France affichant l’un des niveaux d’inflation les plus bas de la zone euro en 2025) la perception des ménages, elle, ne suit pas le même rythme. Ils continuent d’estimer que les prix ont beaucoup augmenté, alors même que la hausse réelle est devenue minime.
Dans l’ensemble de la zone euro, l’écart entre inflation perçue et inflation mesurée est passé d’environ 3 points entre 2010 et 2022 à plus de 9 points depuis fin 2022.
Le pouvoir d’achat au cœur du malaise
Ce décalage se retrouve de façon particulièrement marquée sur la question du pouvoir d’achat.
Selon l’enquête, 8 ménages sur 10 estiment que leur pouvoir d’achat a reculé entre 2021 et 2025. D’après l’Insee, le revenu disponible par habitant a progressé d’environ 20 % sur cette période, soit 5 points de plus que l’inflation cumulée sur la même durée.
Autrement dit, en moyenne, le pouvoir d’achat des Français n’a pas baissé, il a même légèrement progressé.
Mais ce n’est pas ce qu’ils ressentent : 75 % des répondants pensent au contraire que leurs revenus, en euros, n’ont pas augmenté depuis 2021, voire ont diminué pour un quart d’entre eux.
Comprendre l’écart de perception de l’évolution des prix
Plusieurs mécanismes se combinent pour expliquer cet écart.
Le premier tient à la mémoire des prix de l’alimentation, ce sont poste de dépense très visible au quotidien. Ils ont beaucoup augmenté entre 2022 et 2023, avant de ralentir nettement en 2024 et 2025. Mais les ménages continuent d’associer une inflation totale élevée à ce souvenir, même quand les prix alimentaires n’augmentent presque plus.
Le deuxième facteur est une forme d’asymétrie bien connue en psychologie économique : on retient beaucoup mieux les hausses de prix que les baisses. Dans l’enquête, à peine 5 % des ménages ont remarqué une baisse de prix quand elle s’est réellement produite, c’est le cas de l’électricité, dont le tarif a pourtant reculé d’environ 15 % en 2025. À l’inverse, quasiment tous les ménages perçoivent une hausse quand elle survient
Ce biais, documenté depuis les travaux des économistes Daniel Kahneman et Amos Tversky sur l’aversion aux pertes, contribue à maintenir un sentiment d’inflation élevé même quand les prix se stabilisent, voire baissent.
Pouvoir d’achat : des habitudes qui ont la vie dure
Ce pessimisme durable sur le pouvoir d’achat n’est pas resté sans effet sur le quotidien des Français. 63 % des ménages déclarent avoir modifié leurs habitudes d’achat depuis le choc inflationniste de 2022-2023 : plus grande attention aux prix, renoncement à certaines dépenses, achats reportés. Et ces nouvelles habitudes ont la vie dure : 90 % des ménages qui les ont adoptées les conservent encore aujourd’hui, alors même que l’inflation est retombée à un niveau très bas.
Une prudence qui n’est pas sans conséquence sur l’économie dans son ensemble : en pesant sur la consommation, ce pessimisme persistant pourrait, à son tour, continuer d’influencer l’évolution des prix dans les mois à venir.