Au lendemain du scrutin, le réal (la monnaie nationale) a d’ailleurs nettement reculé. Quel est l’état de l’économie brésilienne, et que peut-on attendre des quatre prochaines années ?
Brésil : une économie qui ralentit sous le poids des taux
Après une croissance de 2,3 % en 2025, l’économie brésilienne devrait progresser d’environ 2 % cette année. Ce rythme reste honorable par rapport à ce que l’on peut connaitre en Europe, mais il traduit un essoufflement pour une économie encore en développement.
La principale raison tient au niveau très élevé des taux d’intérêt. Le taux directeur de la banque centrale, appelé Selic, s’établit à 13,75 %. À titre de comparaison, celui de la Banque centrale européenne est environ six fois plus bas. Ce niveau pèse lourdement sur le crédit aux ménages et sur l’investissement des entreprises.
Pourquoi un taux aussi élevé ? Parce que l’inflation reste tenace. En septembre, la hausse des prix atteignait 4,6 % sur un an, ce qui est au-dessus du plafond toléré par la banque centrale. Le marché du travail, lui, reste solide : le taux de chômage, autour de 5,3 %, se situe à un niveau historiquement bas pour le pays. C’est une bonne nouvelle pour les ménages, mais cela entretient aussi les tensions sur les salaires et donc sur les prix.
En somme, la banque centrale marche sur une ligne de crête : desserrer trop tôt l’étau monétaire risquerait de relancer l’inflation, mais le maintenir trop longtemps pourrait étouffer l’activité.
À cela s’ajoute la question des finances publiques. Le déficit public, intérêts de la dette compris, dépasse 9 % du PIB, et la dette publique avoisine 80 % du PIB. Ces niveaux sont élevés pour un pays émergent, qui emprunte à des taux bien supérieurs à ceux des pays avancés. La forte charge d’intérêts alimente ainsi un cercle vicieux : des taux élevés creusent le déficit, et la crainte d’un dérapage budgétaire pousse les taux encore plus haut.
Le Brésil : des atouts considérables et des fragilités persistantes
Sur le long terme, le Brésil dispose d’atouts que peu de pays peuvent revendiquer. Première puissance économique d’Amérique latine et membre fondateur des BRICS, il fait partie des tout premiers exportateurs mondiaux de soja, de café, de viande et de minerai de fer, et s’impose comme un producteur pétrolier de premier plan (sixième rang mondial). Son mix électrique, dominé par l’hydroélectricité, est plutôt décarboné, et ses réserves de minerais stratégiques pour la transition énergétique suscitent un intérêt croissant. Dans un monde où les chaînes d’approvisionnement se réorganisent, le pays est un partenaire incontournable.
Cependant, ces richesses cachent des fragilités anciennes. La productivité stagne depuis des décennies, freinée par des infrastructures insuffisantes, une fiscalité complexe et un niveau d’investissement faible comparativement aux opportunités. Le pays reste par ailleurs très dépendant des matières premières, dont les prix fluctuent fortement, ce qui l’expose aux retournements de la conjoncture mondiale. Les inégalités demeurent parmi les plus marquées de la planète, et la préservation de l’Amazonie reste un défi environnemental autant que diplomatique. Enfin, les tensions commerciales avec les États-Unis, qui avaient imposé en 2025 une surtaxe douanière sur une partie des produits brésiliens, ont rappelé la vulnérabilité du pays face aux choix de ses grands partenaires.
Le programme de Lula : continuité sociale et État investisseur
Le programme du président réélu s’inscrit largement dans la continuité de son précédent mandat. Sur le plan social, il prévoit de maintenir et de renforcer les transferts, au premier rang desquels la Bolsa Família, une allocation versée aux familles modestes qui bénéficie aujourd’hui à environ 19 millions de foyers. Sur le plan fiscal, Lula entend capitaliser sur deux réformes majeures : l’exonération d’impôt sur le revenu jusqu’à 5 000 réais mensuels (environ 800 euros), entrée en vigueur au début de l’année, et la grande réforme de la fiscalité indirecte, qui remplace progressivement une multitude de taxes par de la TVA.
Le second pilier du programme repose sur un État investisseur. Le président mise sur l’investissement public dans les infrastructures, sur une politique industrielle ambitieuse et sur la transition écologique, avec le projet de mettre fin à la déforestation et de faire de la souveraineté énergétique et minérale un moteur de développement majeur. Lula assure vouloir respecter le cadre budgétaire adopté en 2023, qui encadre l’évolution des dépenses publiques. Toute la question est de savoir si ces ambitions sont compatibles avec la nécessité de redresser les comptes publics.
Perspectives : la crédibilité budgétaire au cœur de l’enjeu
Les prochaines années s’annoncent délicates. La plupart des prévisionnistes anticipent une croissance modérée, de l’ordre de 2 % par an, tant que les taux d’intérêt resteront élevés. La clé d’un assouplissement monétaire durable réside en grande partie dans la politique budgétaire : si le gouvernement parvient à convaincre les investisseurs de sa capacité à stabiliser la dette, la banque centrale pourra baisser ses taux, ce qui soutiendrait l’investissement et allégerait la charge d’intérêts.
À l’inverse, un dérapage des dépenses pourrait entretenir la défiance, affaiblir le réal et créer de l’inflation, comme l’a montré la réaction des marchés au lendemain du scrutin.
Le contexte politique ne facilitera pas la tâche. Face à un Congrès fragmenté et souvent hostile, chaque réforme nécessitera de longues négociations. Sur la scène internationale, le Brésil devra composer avec un environnement commercial incertain, tout en cherchant à tirer parti de son rôle de puissance agricole, énergétique et climatique.