Après l’immobilier chinois, le private credit, les dettes publiques et l’intelligence artificielle, terminons par un risque presque impossible à prévoir : les chocs géopolitiques.
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Quand la géopolitique percute l’économie
Un choc géopolitique désigne tout évènement politique qui change soudainement les relations entre pays. On y retrouve notamment les guerres, les blocus, les sanctions économiques, les attaques contre une infrastructure stratégique…
Ces chocs sont, par leur nature, particulièrement difficiles à intégrer dans les prévisions économiques. Il est parfois possible d’identifier une zone de tension, mais presque impossible d’anticiper sa forme, sa date, son ampleur, et les réactions des différentes parties prenantes.
Les dernières années ont été marquées par de nombreux conflits qui ont indirectement bouleversé les économies. L’invasion de l’Ukraine par la Russie, par exemple, a désordonné tous les approvisionnements en pétrole et en gaz de l’Europe. Les attaques contre des navires en mer Rouge ont contraint des milliers de porte-containers à contourner l’Afrique, allongeant les délais de livraison. Les tensions entre les États-Unis et la Chine ont entraîné une multiplication des droits de douane et des restrictions à l’exportation.
Au sein de l’économie mondiale, où toutes les puissances sont interdépendantes, un conflit local peut donc résonner partout.
L’énergie, premier canal de transmission
L’énergie constitue historiquement le principal canal entre tensions géopolitiques et économie. Le pétrole, le gaz et le charbon sont indispensables au transport, au chauffage, et à la production d’électricité et à de nombreuses activités industrielles. Une perturbation de leur approvisionnement affecte donc simultanément les ménages et les entreprises.
Le dernier exemple en date est le détroit d’Ormuz. Situé entre l’Iran et Oman, il constitue l’un des principaux points de passage du pétrole et du gaz naturel liquéfié dans le monde. Sa fermeture prive ainsi le marché d’une partie importante de son approvisionnement. Les prix augmentent alors immédiatement, parfois avant même que les volumes disponibles ne diminuent réellement.
L’Europe est particulièrement exposée à ce mécanisme, car elle importe une grande partie de l’énergie qu’elle consomme. Une hausse des cours agit comme un transfert de revenus au bénéfice des pays exportateurs. Elle dégrade le pouvoir d’achat des ménages européens, la rentabilité des entreprises mais aussi des finances publiques lorsque les gouvernements cherchent à limiter la hausse des factures.
Des chaînes de valeur mondiales sous tension
L’énergie n’est cependant pas le seul point de fragilité. La mondialisation a conduit les entreprises à diviser leur production entre de très nombreux pays. Une voiture, un téléphone ou un médicament peut ainsi nécessiter des composants provenant de plusieurs continents. On parle alors de chaînes de valeur mondiales. Cette organisation a permis de réduire les coûts de production, mais elle crée également des dépendances. Lorsqu’un composant manque, il n’est pas toujours possible de le remplacer rapidement, et l’ensemble de la chaîne se brise.
Les dépendances concernent également les matières premières nécessaires aux nouvelles technologies. Les terres rares, le lithium, le cobalt ou le graphite sont indispensables à la fabrication des batteries, des équipements électroniques et de certains matériels militaires.
Or leur extraction ou leur transformation est souvent concentrée dans un très petit nombre de pays (la Chine notamment pour l’acier, le graphite, le zinc, les terres rares…).
Pourquoi la prochaine crise viendra d’un choc géopolitique ?
« Une pandémie comme on n’en voit qu’une fois par génération, suivie d’une guerre terrestre sur notre continent, puis de la pire crise énergétique depuis 50 ans, et enfin des hausses de droits de douane les plus importantes depuis les années 1930 », résumait en avril 2026 Christine Lagarde, présidente de la Banque centrale européenne.
Le premier motif d’inquiétude tient à la possibilité d’un choc simultanément inflationniste et récessif. Lorsque l’énergie ou un composant essentiel devient plus rare, les prix augmentent alors même que la production ralentit. Les banques centrales se retrouvent face à un dilemme : relever leurs taux d’intérêt pour combattre l’inflation risque d’aggraver le recul de l’activité, tandis que les diminuer peut prolonger la hausse des prix.
Le deuxième danger réside dans les effets en cascade. Une hausse du prix du gaz peut augmenter le coût de l’électricité et des engrais. Le renchérissement des engrais pèse ensuite sur la production agricole et les prix alimentaires. De même, une pénurie de terres rares peut affecter simultanément la production automobile, les réseaux électriques, l’électronique et l’industrie de défense.
Le troisième risque concerne la réaction des gouvernements. Face à une pénurie, les États peuvent limiter leurs exportations afin de protéger leur marché intérieur. Ces restrictions aggravent toutefois les difficultés des pays importateurs, qui peuvent adopter à leur tour des mesures similaires. Une succession de décisions individuellement rationnelles peut ainsi provoquer une fragmentation du commerce mondial.
Enfin, l’incertitude géopolitique peut suffire à ralentir l’activité, même en l’absence de perturbation matérielle. Une entreprise hésitera à construire une usine dans une zone menacée par un conflit ou à dépendre d’un fournisseur susceptible d’être visé par des sanctions. Autrement dit, même si le conflit n’arrive jamais, ses effets sur la croissance peuvent être durables.
Pourquoi la prochaine crise ne viendra pas d’un choc géopolitique ?
« La mondialisation est loin d’être terminée et les chaînes de valeur mondiales restent indispensables », affirmait en décembre 2025 Ngozi Okonjo-Iweala, directrice générale de l’Organisation mondiale du commerce (actuellement plongé dans un coma artificiel entretenu par les États-Unis).
Le premier argument des sceptiques est en effet que le commerce mondial s’adapte. Lorsqu’une route maritime est bloquée, les navires peuvent la contourner. Lorsqu’un fournisseur devient indisponible, les entreprises cherchent progressivement des alternatives. Ces ajustements sont coûteux, mais ils empêchent souvent une interruption complète de la production.
Les économies ont également tiré les leçons des chocs récents. Les entreprises cartographient davantage leurs fournisseurs, diversifient leurs approvisionnements et constituent des stocks pour les produits les plus stratégiques. Les gouvernements cherchent de leur côté à sécuriser l’accès à l’énergie, aux semi-conducteurs, aux médicaments et aux minéraux critiques. À plus long terme, le développement des énergies renouvelables, du nucléaire et de l’efficacité énergétique peut également réduire la dépendance aux combustibles importés.
Le troisième argument est historique. La plupart des conflits récents, malgré leur coût humain considérable, n’ont pas provoqué de crise économique mondiale comparable à celle de 2008. Les marchés financiers distinguent généralement un conflit régional d’un choc menaçant directement le fonctionnement du système financier.
Un risque imprévisible, mais pas inévitablement systémique
Les chocs géopolitiques constituent un candidat particulier pour la prochaine crise. Contrairement à une bulle financière ou à un excès d’endettement, ils ne résultent pas nécessairement d’un déséquilibre économique identifiable. Ils peuvent surgir brutalement et toucher au même moment l’énergie, le commerce, l’inflation et la confiance.
Le principal scénario de crise serait celui d’une perturbation suffisamment longue d’un grand axe commercial ou d’une source essentielle d’énergie. L’économie mondiale pourrait alors entrer dans une situation de stagflation, mêlant inflation persistante et croissance faible.
Pour autant, toutes les tensions géopolitiques ne dégénèrent pas en crise mondiale. Les chaînes de valeur ne disparaissent pas : elles se recomposent. La prochaine crise pourrait donc être déclenchée par une guerre, un blocus ou une escalade commerciale. Mais la gravité du choc dépendra moins de l’évènement initial que de sa durée, de la concentration des dépendances et de la capacité des économies à trouver rapidement des solutions de remplacement.