L’homme inutile

la finance pour tous

Pierre Noël Giraud, Polytechnicien, diplômé du corps des Mines de Paris et de Paris 1 Panthéon Sorbonne, est un économiste français. Il enseigne à Dauphine, à Mines ParisTech et PSL-Research University.

L Homme inutile Auteur de nombreux ouvrages qui ont fait date. On peut citer entre autres : L’inégalité du monde, Le commerce des promesses, L’industrie française décroche-t –elle ? Il vient de terminer son dernier ouvrage  « L’homme Inutile  – Du bon usage de l’économie ».

L’IEFP a interviewé Pierre Noel Giraud sur cet ouvrage foisonnant. L’auteur y évoque la pire des inégalités : l’inutilité. Il estime que l’inutilité est mondiale elle est surtout due aux globalisations de tout type. Il entreprend ensuite d’élaborer un modèle économique pour combattre cette inutilité. Il distingue une économie nomade et une économie sédentaire.

Polémique, certains le qualifie de « fourre-tout » d’autres de génial. A vous de vous forger une idée.

L’homme inutile : la pire des inégalités

 

Quelle est la pire des inégalités ? 

L’auteur précise que la notion d’inutilité a été utilisée d’une part par Castel et d’autre part par l’Eglise, dans une encyclique du 12e s, dans laquelle on parle des hommes, « poids inutile de la terre ».

Quels sont les hommes inutiles au sens économique ? (ce ne sont pas les gens qui sont inutiles, mais le fonctionnement de l’économie les a rendus inutiles économiquement)

Dans les pays riches : ce sont  les chômeurs de longue durée, les individus (jeunes ou vieux) qui ne sont pas acceptés par le marché du travail, tous ceux qui enchaînent des petits boulots et survivent sans assistance mais sans avenir, sans possibilité de construire pour eux-mêmes.

Ils sont inutiles aux autres et à eux-mêmes.

L’auteur ajoute que cette inutilité est une priorité économique mais aussi politique.

L’inutilité, qui est une trappe, est résistante. De plus, le regard porté sur les gens inutiles, la peur de tomber dans l’inutilité  créent  une situation subjective particulière que l’auteur qualifie de « conflit économique errant » auquel se substitue  un conflit identitaire fondé sur des différences physiques, ethniques, religieuses, etc…

Il peut même y avoir un cercle vicieux. En effet, bien qu’on admette que globalement la migration soit positive au niveau économique, néanmoins cette situation entraîne dans les territoires des tensions en  développant une inquiétude induite par la  concurrence  qui se crée entre les migrants et les « hommes inutiles » locaux.

Le conflit est amplifié et entrave l’économie et empêche la sortie des trappes de pauvreté.

Le pays s’appauvrit au lieu de s’enrichir des migrants et les conflits sociaux et politiques s’aggravent.

Tout ceci entraîne une dégradation de la situation économique. C’est ce que l’auteur appelle « le danger de guerre civile ».

Il y a donc deux raisons  de se donner comme priorité l’éradication de l’inutilité.

Dans les pays riches par exemple, il faut supprimer le chômage de longue durée, que tous trouve un travail, que l’on puisse partir à la retraite au moment désiré.  Que quiconque, commençant sa vie active sans formation, puisse progresser.

Pour résumer son propos, Pierre Noël Giraud cite Amartya Sen (prix nobel d’économie en 1998) et précise que tout individu doit pouvoir avoir « la vie qu’il a raison de vouloir avoir ».

Globalisations et inégalités : comment les analyser

 

Dans les années 90, quand la question s’est posée de savoir si les pays à bas salaires, en train de s’industrialiser,  en particulier la Chine, n’étaient pas l’une des causes de la croissance des inégalités dans les pays riches, que l’on commençait à constater, il y a eu un débat théorique à l’époque dont la réponse était globalement « non », la compétition des pays à bas salaires n’était  pas la cause de la croissance des inégalités dans les pays riches. L’auteur n’adhérait pas à cette analyse, et il a alors élaboré un nouveau modèle qui modélisait les effets de la globalisation sur les inégalités entre pays qu’elle réduit, et les inégalités à l’intérieur des pays.

Ce modèle permet de comprendre pourquoi on assiste, dans le même temps, à une réduction des inégalités entre territoires et à une augmentation des inégalités au sein d’un territoire. Quelles sont ces inégalités ?

L’auteur introduit une distinction au sein de chaque territoire entre deux économies : le secteur nomade et le secteur sédentaire.

Emplois nomades et emplois sédentaires

Les emplois nomades sont des emplois localisés dans un territoire, mais les firmes globales mettent en compétition tous les territoires pour la localisation de ces emplois nomades.

Mais à l’intérieur d’un même territoire, il y a aussi – et c’est la grande majorité des emplois – des emplois sédentaires, qui ne sont en compétition qu’entre eux à l’intérieur des territoires.

Un nouveau cadre analytique

On constate qu’il y a des rapports complexes entre ces deux formes d’emplois.

Plus il y a d’emplois nomades dans un territoire, plus ils sont richement payés, plus la demande adressée aux emplois sédentaires augmente et plus ces derniers voient leurs revenus augmenter. Les emplois nomades attirent vers eux les emplois sédentaires. Mais dans le même temps, plus les sédentaires sont pauvres, plus les nomades sont compétitifs et s’enrichissent.

Il y a des dynamiques complexes, que l’auteur a modélisées et qui expliquent le mouvement des inégalités dans les pays rattrapés et dans les pays « rattrapants ».

Mais quel rapport avec l’homme inutile ? Les hommes inutiles sont ceux qui apparaissent dans les « soutes du secteur sédentaire ». Quand les nomades ne sont pas assez nombreux ou pas assez riches, la demande qu’ils adressent au secteur sédentaire diminue,  une partie des travailleurs du secteur sédentaire tombe alors dans le chômage de longue durée ou les petits boulots, qui constituent les différentes formes de l’inutilité économique.

A partir de là, on peut imaginer les politiques qui peuvent aspirer les travailleurs en dehors de leurs trappes d’inutilité, en  dynamisant à la fois le secteur nomade et le secteur sédentaire, alors qu’en général, on privilégie les politiques de compétitivité du secteur nomade, et on  néglige de dynamiser la création d’emplois dans le secteur sédentaire.

Quelles politiques économiques pour éradiquer l’inutilité

 

Pour  résumer les grandes lignes des politiques du programme pour éradiquer l’inutilité en Europe.

Il faut agir à trois niveaux : en France, en Europe, c’est-à-dire convaincre les Allemands (au passage, il faut réfléchir à ce qu’on veut faire au plan européen), et au niveau international.

Les hommes inutiles apparaissent dans les trappes du secteur sédentaire qui est en interaction avec les emplois nomades.

Il y a deux choses à faire :

  • augmenter le nombre ou la richesse des emplois nomades,

  • stimuler la création endogène d’emplois dans le secteur sédentaire.

Ce sont ces deux mouvements qui vont permettre, avec des politiques spécifiques, la création d’emplois et l’extraction des hommes inutiles des trappes de pauvreté.

Augmenter les emplois nomades

En France, Il faut stimuler notre économie en la ré-industrialisant. Il ne faut pas protéger notre industrie au sens ancien du terme, il faut la stimuler, la problématique centrale, c’est l’investissement. Les mesures prises d’allègement de charges aux entreprises ne seront bénéfiques si elles se concrétisent par de l’investissement.

Agir en Europe

Il faut que l’Europe cesse d’être naïve à l’égard de la Chine et des Etats-Unis, qui, elles, sont mercantilistes.

Développer les actions transversales

En Europe, Il faut stimuler une dynamique autonome de création d’emplois utiles dans le secteur sédentaire. Il faut certainement, comme a commencé à la faire Emmanuel Macron, briser les monopoles, mais pas tant pour distribuer les rentes que pour débloquer l’innovation.

Aujourd’hui l’intermittence est une calamité alors que c’est l’avenir. Il faut faire passer l’intermittence du statut de calamité au statut d’opportunité, de chance.

Il faut aussi mettre en place un système d’assurance par points de façon à permettre aux individus quel que soit leur statut (travailleur indépendant, salarié, stagiaire, etc)  de travailler, de s’arrêter en fonction de leurs choix, et d’accumuler des points pour pouvoir faire des formations et prendre sa retraite quand on veut.

Parallèlement on peut mettre en place une flexibilisation du travail.

Si ce système est mis en place il permettra à chacun de pouvoir choisir le temps consacré au travail, à la formation, aux loisirs. De la sorte, l’intermittence deviendra une chance.

Enfin, il faut mettre en place une formation des adultes. Cette formation pourra énormément tirer de la révolution numérique.

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