JECO 2013 : Transparence : est-ce la solution pour rétablir la confiance dans la finance ?

la finance pour tous
L'Institut pour l'Education Financière du Public a organisé, dans le cadre des Journées de l'économie de Lyon portant cette année sur la confiance, une conférence sur la "transparence " vue comme une des solutions possibles pour rétablir la confiance des épargnants dans la finance.

JECOAutour d’une table-ronde animée par Pascale Micoleau-Marcel, déléguée générale de l’IEFP, se sont retrouvés quatre intervenants venant d’horizons professionnels diversifiés :

Cyrille Stevant, adjoint au Directeur de la Direction des relations avec les épargnants à l’Autorité des marchés financiers, Gabriel Zucman, professeur associé à Paris School of Economics et chercheur à l’Université de Berkeley, François-Marie Monnet, ancien spécialiste des marchés financiers et membre de Finance Watch, et Jean de Maillard, magistrat, Vice-Président du Tribunal de Grande Instance de Paris.

Pascale Micoleau Marcel

Pascale Micoleau-Marcel a ouvert la table-ronde en partant du constat suivant : les Français, après plus de cinq années de crise économique et financière et des scandales à répétition, sont de plus en plus méfiants à l’égard la finance. Un chiffre est révélateur de cet état d’esprit : le nombre d’actionnaires individuels est en chute sensible.

En 2012, on comptabilise seulement 8,3 % d’actionnaires individuels dans la population totale. Un nombre en très net recul depuis plusieurs années puisqu’il s’élevait à 13,8 % en 2008.

Or, il est crucial d’investir sur le long terme pour renforcer la compétitivité de l’économie française et partant la croissance. Du côté des banques, les règles prudentielles, de plus en plus strictes, rendent le financement très complexe. Pour beaucoup de gens, il faudrait développer la finance directe. Les pouvoirs publics tentent de rétablir la confiance des ménages en menant une politique de transparence de la finance en luttant contre la fraude fiscale et les paradis fiscaux. Il y a également de nombreuses réformes en cours, au niveau européen, pour rendre plus transparents les marchés financiers (directive MIF, dark pool, shadow banking). Est-ce la  » bonne « solution pour réconcilier les Français avec la finance ? Comment s’attaquer concrètement au manque de transparence ? Qu’est-ce qui a été fait et que reste-t-il à faire ? Que penser des débats sur la théorie de l’efficience des marchés, théorie qui pose comme une évidence que le marché permet la meilleure allocation des ressources financières, ce que contestent des économistes comme Michel Aglietta et André Orléan.

Autant de questions auxquelles les participants à la table ronde ont  apporté des réponses.

Créer les conditions de la confiance pour les épargnants

C  Stevant

Cyrille Stevant dresse un état des lieux sur la confiance que les Français accordent à leur secteur bancaire et financier. Il observe deux phénomènes sur une période de trente ans. Premièrement, on constate une baisse continue de la confiance des Français dans l’avenir, notamment vis à vis de leurs institutions et de l’Europe. C’est ce qu’exprime Y. Algan en disant « notre pays est dominé par l’idée que le bonheur est privé et le malheur public« . Deuxièmement, les Français se désintéressent de plus en plus fortement de la Bourse : seuls 14 % d’entre eux déclarent détenir des valeurs mobilières en 2013 contre près de 20 % en 2010. A ceci, s’ajoute le fait que 67 % de leur épargne financière est logée dans des placements sans risque en 2011 (essentiellement en épargne bancaire et en assurance-vie en euros).

Pour remédier à cette défiance croissante, l’AMF a élaboré un plan stratégique pour 2013-2016. Il s’agit, pour rétablir la confiance des épargnants, de faire en sorte que les marchés soient plus transparents en mettant en œuvre la nouvelle réglementation sur les produits dérivés (cf directives MIF (Marchés d’Instruments Financiers) et EMIR (European Market Infrastrucure Regulation). De manière concrète, aller vers plus de transparence signifie pour l’AMF éclairer les citoyens et les décideurs sur le rôle de la finance en leur fournissant des outils et des clés de compréhension.

 C. Stevant souligne ensuite le rapport entre la confiance et la transparence. Cette dernière est bien sûr un concept économique, on parle de transparence de l’information. Mais la transparence a aussi une valeur politique car elle permet de restituer au citoyen une partie du pouvoir qu’il a délégué à son mandataire en lui permettant d’exercer un contrôle. En conclusion, Cyrille Stevant affirme que la transparence la plus importante en matière de confiance est la transparence processuelle. Ce qui importe est de montrer aux citoyens comment les décisions sont prises et si les sanctions prévues, en cas de conflits d’intérêts, sont bien respectées. Si tel est le cas, alors les Français referont confiance dans la finance.

La transparence : une démarche plutôt qu’une qualité

Francois Marie Monnet

François-Marie Monnet aborde les notions de transparence et de confiance en utilisant un tableau de Jérôme Bosch « L’escamoteur » et une photographie de la Tour Montparnasse. Ces deux références « en trompe-l’œil » ont un point commun: mettre en évidence les difficultés pour définir ce que l’on entend par « transparence » . Comme l’explique F-M Monnet, « la transparence dont on nous parle volontiers , c’est le paysage de Paris :  vu depuis le sommet la Tour Montparnasse, il est d’autant plus splendide qu’on est privé de ce qui le défigure, pour la raison que l’on s’y trouve. »

La notion de transparence en français fait référence à une qualité intrinsèque de l’objet, ici des produits et des marchés, ce qui nous éclaire peu sur la compréhension de ces derniers. Il est, pour lui, préférable d’utiliser le terme anglais de  » disclosure » qui désigne une pratique, une démarche obligatoire de description. Par exemple, l’ obligation de transparence, étendue depuis peu à la rémunération des intermédiaires financiers, rassure les épargnants car la finance est moins opaque. Lorsqu’ il y a une exigence de transparence sur la nature de la relation entre l’intermédiaire financier et celui qui a recours à ses services, on recrée de la confiance beaucoup plus qu’en détaillant les caractéristiques techniques des produits et des services financiers.

F-M Monnet poursuit son analyse en s’interrogeant sur l’évolution du rôle des banques et des banquiers : « le banquier est-il un vendeur ou un conseiller ? » Historiquement en France, le client avait accès à un nombre limité de produits et de services, peu sophistiqués et plus compréhensibles. Le banquier pensait, à juste titre, que les produits proposés étaient peu ou faiblement risqués pour ses clients . Il y avait donc, dans ce contexte, une relation de confiance forte entre le banquier et son client.

Or, cette situation a profondément changé avec le nombre croissant de produits financiers, devenus très complexes. Ce changement s’est traduit par une érosion de la confiance qui affecte non seulement le client mais aussi le banquier. En effet, le banquier reconnait qu’il n’est plus un conseiller mais un vendeur de produits qui sont souvent risqués , mal compris de leurs clients et d’eux-mêmes ce qui les met en situation de souffrance morale . Il y a donc bien de vrais problèmes de confiance que les banquiers et leurs clients ressentent. Aller vers plus de transparence concernant « les caractéristiques » des produits et des services est certes utile, c’est déjà un début de solution à la défiance, mais c’est insuffisant pour véritablement redonner de la confiance aux épargnants pour la finance.

Pour un cadastre financier du monde

G  Zucman

Gabriel Zucman montre, dans son livre « La Richesse cachée des nations », que l’opacité n’a jamais été aussi forte qu’aujourd’hui et ce malgré les discours et les actions des pouvoirs publics et des instances de régulation. Il parle même »d’explosion »de cette opacité financière due pour partie aux paradis fiscaux, aux produits dérivés et aux fonds souverains. La difficulté majeure de toute politique « visant à plus de transparence » pour redonner de la confiance est la vétusté de nos appareils statistiques. Ceux-ci ont trente ans de retard et sont inadaptés à la nouvelle finance mondiale. Plus particulièrement, nous sommes dans l’incapacité à l’heure actuelle de connaitre la « richesse cachée » des grandes fortunes. Gabriel Zucman tente, en travaillant sur plusieurs sources statistiques comme les comptes de patrimoine des pays etc… , de mesurer la richesse que les Européens détiennent dans les paradis fiscaux.Les chiffres sont significatifs : en 2013, les ménages placent en moyenne à l’échelle mondiale 8 % de leur patrimoine dans les paradis fiscaux dont un tiers en Suisse et les 70 % restant dans les autres paradis fiscaux (îles Caïmans, Singapour…). Dit autrement, le patrimoine financier mondial s’élève à 73 000 milliards d’euros dont 67 000 milliards est détenuonshore (aux Etats-Unis, en France…) et 5 800 milliardsoffshoredans les paradis fiscaux.

Face à ce constat , quelles sont les solutions que l’on peut avancer pour diminuer l’opacité croissante de la finance mondiale,et rétablir la confiance dans les circuits financiers ? Gabriel Zucman propose de mettre en place un cadastre financier à l’échelle mondiale comme la France et les autres pays européens l’ont fait au XIXième siècle sur leurs propres territoires. Ce cadastre serait alimenté par des sociétés comme Clearstream, Euroclear… et géré par le Fonds monétaire international .Les administrations fiscales des différents pays pourraient dès lors vérifier que les contribuables déclarent bien tous les titres financiers inscrits dans le cadastre. Ce serait le seul moyen qui permettrait d’aller vers plus de transparence et donc de confiance.

La transparence financière : entre mythe et imposture

Jean de Maillard

Jean de Maillard cite, pour illustrer son analyse, Robert D.Hormats, Vice-président de Goldman Sachs entre 1982 et 1998 et sous-secrétaire au département d’Etat pour la croissance économique depuis 2009. Dans un article intitulé  » Plaidoyer pour la transparence financière » de la revue « Politique internationale », R.D Hormats écrit dès 1999:

« Quand l’information financière est erronée ou biaisée par les relations occultes qui se tissent entre les banques, les grandes entreprises et les hommes politiques, les problèmes s’accumulent… Un mécanisme qui permet d’exposer les problèmes au grand jour le plus tôt possible, et de communiquer aux investisseurs des informations crédibles en heure et en temps, facilite grandement l’ajustement des marchés. La transparence financière fait désormais partie des normes réglementaires de la plupart des États« 

Jean de Maillard s’attache, à partir de cette citation sur la transparence, àdéconstruirecette notion même de transparence. Pour lui, la transparence est un mythe tenace, un concept vide qui nous fait croire à l’existence du marché et des marchés financiers. La seule chose qui existe est l’opacité etle marché crée de l’opacitépour fonctionner (on retrouve là en partie la thèse de R.Shiller ,prix Nobel d’économie 2013).

Jean de Maillard part de deux hypothèses pour démontrer que la transparence est un concept vide :

  •  Première hypothèse: on suppose que le fonctionnement des marchés est corrélé aux décisions individuelles. L’observation montre que la seule information dont disposent les investisseurs c’ est le prix. Mais cette donnée est insuffisante pour prendre des décisions en toute connaissance de cause , si bien que les investisseurs adoptent tel ou tel comportement d’achat ou de vente de titres par mimétisme ce qui amplifie les tendances du marché.

  • Seconde hypothèse :le fonctionnement des marchés est décorrélé des décisions individuelles. Dans ce cas, les marchés ont besoin d’opacité pour fonctionner. L’opacité se traduit par des manipulations sur les marchés ; elle est recherchée, inavouée et assumée….Cette opacité passe par des manipulations de marchés  » organisées » comme le trading à haute fréquence, le développement des dark pools et « discrètes » comme la spéculation sur les indices de matières premières agricoles, créant le shadow banking. A lui seul, le shadow banking représente 110 % du PIB mondial soit 67 000 milliards de dollars. D’autres manipulations de marchés sont plus connues comme la titrisation des crédits subprime, le libor et d’autres moins comme la spéculation sur l’or et l’argent.

Jean de Maillard conclut en affirmant qu’il n’y a pas de marché sans transparence, or celle-ci n’existe pas donc les marchés n’existent pas. Mais on a besoin du mythe de la transparence qui dissimule de fait le véritable fonctionnement des marchés.

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