Le multiplicateur budgétaire présenté par Xavier Timbeau

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Théorisé par John Maynard Keynes, le multiplicateur budgétaire permet d’expliquer un élément essentiel de la politique économique conduite par les Etats : comment leur budget influence l’économie. Xavier Timbeau, directeur du département Analyse et Prévisions à l’OFCE, explique en détail l’intérêt et l’évolution du multiplicateur.

Qu’est-ce que le multiplicateur budgétaire ?

Le ou plutôt les multiplicateurs sont des moyens de mesurer l’impact de la politique budgétaire sur l’économie. Le ratio entre les dépenses publiques et l’impact sur l’activité est appelé multiplicateur. On parle de multiplicateur car parfois un euro de dépense supplémentaire entraine un effet supérieur à un euro sur l’activité, d’où un effet démultiplié sur l’économie.

Il existe potentiellement un multiplicateur différent pour chaque type de dépense, pour chaque type de politique budgétaire (hausse des dépenses ou hausse des impôts) : il existe donc une grande palette de multiplicateurs.

Il peut aussi exister un effet dynamique dans le multiplicateur, avec des effets différents au fil du temps. Selon la théorie de l’équivalence ricardienne, critique du multiplicateur, les dépenses de l’Etat se substitueront à d’autres dépenses et le niveau global de dépenses restera inchangé.

Le multiplicateur se calcule de deux façons. On peut utiliser la méthode structurelle qui consiste à construire un modèle détaillant les circuits économiques pour estimer l’impact de la dépense publique, donc du multiplicateur. La deuxième façon est de prendre un échantillon de pays, un échantillon de politiques budgétaires et d’estimer statistiquement les effets de la dépense publique.

L’origine du multiplicateur

Le point de départ est de savoir si une économie de marché est autorégulée ou non, c’est-à-dire de savoir si une économie retourne à sa position initiale à la suite d’une crise. Autrement-dit, l’intervention de l’Etat nuit-elle à la coordination par le marché ? Le débat sur le multiplicateur est avant tout une critique du « laisser faire » née pendant la Grande Dépression dans les années 1930 qui a montré qu’une économie de marché ne pouvait pas s’autoréguler. L’idée que les économies sortaient seule des crises est apparue farfelue.

La théorie du multiplicateur justifie l’intervention de l’Etat dans le cas d’une crise. Keynes (et d’autres) ont poussé l’idée que la dépense publique pouvait être utilisée pour empêcher la spirale de la crise de s’installer. Après la deuxième guerre mondiale l’occident était imprégné de keynésianisme et la théorie du multiplicateur a été appliquée de manière systématique.

Quand le multiplicateur est-il le plus efficace ?

La valeur du multiplicateur dépend du moment conjoncturel. De façon caricaturale, le multiplicateur qui découle de la baisse des impôts a peu d’effets à court terme mais peut produire des effets d’offre significatifs à long terme. L’aide aux plus modestes, à l’inverse, entraîne une forte hausse de la consommation à court terme mais les effets incitatifs peuvent être plus négatifs à moyen terme (chômage volontaire en cas d’allocations élevées par exemple).

L’impact d’une hausse des allocations chômage est plus important si le chômage est élevé que s’il est faible. Suite à la crise de 2008, on a vu qu’en cas de chômage élevé et de crise du système financier, l’impact multiplicateur peut être de 1,5 voire de 2 (un euro dépensé par l’Etat génère 1,5 euro ou deux euros d’activité économique). L’arbitrage entre le court et long terme dépend de la situation dans laquelle on se trouve. On a plutôt intérêt à stimuler l’économie en situation de crise, mais pas en situation normale.

La remise en cause du multiplicateur dans les années 1970

Dans les années 1970 se produit une situation de stagflation (chômage et inflation en même temps). Or, l’idée du multiplicateur est qu’il existe une courbe de Phillips qui réalise un arbitrage entre chômage et inflation. Dans ce cas, relancer l’activité renforce une inflation déjà présente. 

A cette époque sont apparues les théories d’anticipations rationnelles, pour lesquelles les agents anticipent l’inflation et l’impact des politiques publiques. L’arbitrage chômage-inflation était au centre du débat du fait de la fin du système de Bretton Woods. Les monnaies n’étaient plus ancrées sur le dollar avec des dévaluations négociées au FMI en cas de problèmes de compétitivité d’un des membres. Ainsi, les anticipations d’inflation étaient ancrées solidement. A la fin du système de Bretton Woods il y a eu des sur-ajustements des taux de changes et les anticipations d’inflation ont joué un rôle beaucoup plus important. Dans ce système la politique budgétaire n’était plus adaptée et renforçait les problèmes plutôt qu’elle ne les résolvait, ce qui a décrédibilisé les politiques keynésiennes.

Le retour du multiplicateur dans la crise

La crise de 2008 a remis sur le devant de la scène la gestion des crises et de la coordination entre les agents. Dans ce cas, la politique budgétaire apparaît comme un instrument utile, d’autant plus que la politique monétaire se montre inopérante. A partir de 2011-2012 en Europe, des politiques de réduction de déficit ont été préconisées et ont eu un impact très négatif sur l’activité. La notion de multiplicateur a donc retrouvé sa crédibilité, avec un renforcement de la crise et le risque d’éclatement de la zone euro engendré par les politiques austéritaires.

Le débat autour du multiplicateur

Le débat sur le multiplicateur tient à la complexité du phénomène et au fait que chaque camp a un peu raison sans voir l’image globale. L’opposition se situe sur la différence temporelle entre court terme et long terme.

Les partisans de l’austérité pointent le fait qu’on ne peut pas accumuler de la dette impunément ou augmenter la part des dépenses publiques car on risque d’introduire des distorsions dans l’économie. Les keynésiens se préoccupent plutôt du court terme pour contrecarrer les spirales récessives, avec des conséquences sociales et politiques potentiellement dramatiques. Pour contrer la crise, il faut relancer l’économie en remettant à plus tard la réduction des déficits.

Le malentendu s’installe sur la temporalité et la nécessité d’équilibrer les finances publiques à moyen terme. Ce débat se retrouve entre l’Allemagne (partisan de l’austérité) et la France (partisan d’une approche keynésienne). Pour réconcilier les deux visions, on pourrait admettre que les circonstances exceptionnelles impliquent une plus grande dépense publique, mais en s’engageant à réduire les déficits quand l’économie va mieux.     

 

 

    1 commentaire sur “Le multiplicateur budgétaire présenté par Xavier Timbeau”

    1. Merci !

      Le lien entre la fin des accords de Bretton Woods est l’inefficacité des politiques budgétaires reste difficile à appréhender mais est très intéressant.
      Reste à y ajouter la question du pétrole comme celà est évoqué: pas facile de modéliser l’économie !

      Il s’agit de questions qui devraient faire l’objet d’un large débat public.
      Merci donc pour cette initiative.

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