Le spatial : vers l’infini mais pas très loin

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Il y a quinze ans, l’image aurait paru tirée d’un film de science-fiction : un étage de fusée de quarante mètres redescendant du ciel pour se poser, debout, sur une barge en plein océan. Aujourd’hui, c’est une routine, répétée des centaines de fois. En rendant les fusées réutilisables, le secteur spatial a fait s’effondrer le coût de l’accès à l’orbite. Le marché est en pleine explosion. Constellations de milliers de satellites, tourisme naissant, course entre puissances : l’espace devient une industrie.

Qui sont les acteurs ?

Longtemps chasse gardée des agences publiques (NASA, Roscosmos, ESA), le spatial a été bouleversé par l’irruption d’acteurs privés. Un nom domine : SpaceX. L’entreprise d’Elon Musk a tout changé avec son lanceur réutilisable Falcon 9, utilisé pour 165 décollages lors de la seule année 2025, sur un total mondial record de 324 lancements orbitaux.

Derrière, le paysage se recompose. Aux États-Unis, SpaceX devance ULA, Blue Origin et Rocket Lab. La Chine accélère fortement : elle est passée de 68 lancements en 2024 à 92 en 2025, portée par ses fusées Longue Marche et un écosystème de jeunes pousses. La Russie décline, et l’Europe peine à suivre : son lanceur Ariane 6 n’a totalisé que quatre vols en 2025. Pour le matériel, les fabricants de satellites historiques (Lockheed Martin, Boeing aux États-Unis, Airbus et Thales Alenia Space en Europe) sont concurrencés par les producteurs « en série » de petits satellites. Airbus, Thales et l’italien Leonardo ont engagé en 2025 la fusion de leurs activités spatiales pour créer un champion européen « Bromo », et concurrencer SpaceX, opérationnel en 2027.

Le spatial, vers l’infini mais pas très loin

Que transporte-t-on, et pour qui ?

Le spatial achemine surtout des satellites (télécommunications, observation de la Terre, navigation), du fret vers la Station spatiale internationale, et, de plus en plus, des humains. La destination dominante est l’orbite basse. Le nombre de satellites opérationnels a explosé, passant d’environ 3 400 en 2020 à plus de 11 500 fin 2024, soit plus du triple en quatre ans. À elle seule, la constellation Starlink de SpaceX comptait quelque 9 300 satellites actifs fin 2025 et près de 10 millions d’abonnés.

Le tourisme spatial émerge à son tour, encore embryonnaire : ce marché était estimé à 1,3 milliard de dollars en 2024 et pourrait atteindre 6 à 10 milliards d’ici 2030.

Quels sont les enjeux économiques et géopolitiques ?

L’espace est redevenu un théâtre de rivalité entre puissances. Les États-Unis dominent, mais la Chine rattrape vite : elle a achevé sa station Tiangong et vise un alunissage habité vers 2030, dans une nouvelle course à la Lune qui répond au programme américain Artemis. La Russie, elle, s’efface.

Cette domination soulève une question de souveraineté aiguë. Le quasi-monopole de SpaceX place les Européens, qui n’ont longtemps eu d’autre choix que d’attendre Ariane 6, en situation de dépendance, ce qui explique la création en cours d’un géant spatial continental. La frontière entre civil et militaire, surtout, s’estompe : le Pentagone loue désormais des terminaux Starlink lors de ses exercices, et SpaceX a lancé une offre dédiée à la défense, Starshield. Le rôle décisif de Starlink dans la guerre en Ukraine a montré qu’une constellation privée pouvait peser sur un conflit.

Un nouvel enjeu monte enfin : l’occupation de l’orbite basse (la zone la plus proche de la Terre ) elle-même. Les fréquences et les créneaux orbitaux se réservent selon une logique du « premier arrivé, premier servi », ce qui transforme la course aux constellations en course à l’appropriation d’un espace commun et limité.

Quels sont les enjeux environnementaux ?

Cette ruée a un revers. Le premier est l’encombrement de l’orbite : on recense quelque 34 000 objets de plus de 10 centimètres lancés à 28 000 km/h, et les manœuvres d’évitement de la Station spatiale ont quadruplé en dix ans. À ces débris s’ajoutent environ 128 millions de fragments non traçables. Le risque ultime est une réaction en chaîne de collisions qui rendrait certaines orbites inutilisables.

Les lancements eux-mêmes pèsent : chaque tir injecte de l’ordre de 200 à 300 tonnes de CO, ainsi que des particules d’alumine qui peuvent affecter la couche d’ozone. L’empreinte globale reste pour l’heure modeste face à l’aviation, mais elle croît avec la cadence. S’y ajoute une nuisance inattendue : la pollution lumineuse. Les traînées des satellites perturbent l’astronomie, au point que l’observatoire Vera Rubin redoute une perte de 13 % de son rendement scientifique.

Les réponses s’organisent. L’agence européenne a lancé une « Charte Zéro Débris », signée par une douzaine de pays en 2024, et des missions de désorbitation active, comme la capture d’un étage de fusée par ClearSpace, sont en préparation. Le paradoxe est entier : ce sont aussi les satellites qui surveillent le climat, mesurent les émissions de CO₂ et traquent la déforestation. Le spatial est à la fois une source de pollution nouvelle et un outil irremplaçable de la transition.