Comment se fabrique un taux d’intérêt

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Lorsqu’un particulier souscrit un crédit immobilier, qu’une entreprise émet une obligation ou qu’un État se finance sur les marchés, un taux d’intérêt est toujours associé à l’opération. Mais d’où vient ce taux ? Pourquoi un ménage emprunte à 3,5 %, une entreprise à 5 % et un État à 0,8 % ? Derrière ces chiffres se cache une construction précise, faite d’un empilement de composantes. Décortiquons ensemble la fabrique d’un taux d’intérêt.

Le taux sans risque, socle de toute rémunération

À la base de tout taux d’intérêt se trouve ce que les économistes appellent le taux sans risque. Le taux sans risque est le rendement d’un placement sûr et servant de référence à la tarification des autres actifs. L’idée est simple : un euro aujourd’hui vaut davantage qu’un euro demain, car il peut être consommé immédiatement ou placé. Prêter, c’est donc renoncer temporairement à cette liquidité, et ce renoncement a un prix.

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En pratique, on approxime ce taux sans risque par le rendement des obligations d’États jugés les plus solides (Bund allemand, Treasuries américains, OAT françaises selon les cas. Ce taux est également influencé par la politique monétaire des banques centrales, qui fixent les taux directeurs auxquels se refinancent les banques commerciales.

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À ce socle s’ajoutent des primes, qui rémunèrent le prêteur contre certains risques financiers associés au prêt. On peut donc les voir comme des compensations financières de la part de l’emprunteur.

La prime de risque de crédit

La plus évidente est la prime de risque de crédit (ou de risque de contrepartie), qui rémunère le risque que l’emprunteur ne rembourse pas, partiellement ou totalement, sa dette. Plus la probabilité de défaut est élevée, plus cette prime est importante. C’est précisément pour cette raison qu’une entreprise fragile paiera un taux bien supérieur à celui d’un État solide, et qu’un ménage modeste se verra appliquer des conditions de crédit plus dures qu’un ménage aisé.

Cette prime explique également pourquoi les taux des cartes de crédit renouvelable aux États-Unis peuvent dépasser 20 % : les établissements prêteurs intègrent dans leur tarification le risque élevé d’impayés sur ce type de financement non garanti.

La prime d’inflation

Un prêteur qui récupère son capital dans dix ans souhaite que le pouvoir d’achat de cet argent soit préservé. Il exige donc une prime d’inflation, qui compense l’érosion monétaire anticipée sur la durée du prêt. Si l’inflation attendue est de 2 % par an, le prêteur demandera au minimum cette rémunération en plus du taux réel, sans quoi il s’appauvrirait en termes réels. Cette composante dépend étroitement des anticipations d’inflation des agents économiques.

La prime de liquidité

Tous les actifs ne se revendent pas aussi facilement. Un investisseur qui achète une obligation très échangée sur les marchés pourra s’en séparer rapidement et sans décote. À l’inverse, un prêt à une PME locale ou une obligation peu traitée sera difficile à céder en cas de besoin. Pour compenser cette contrainte, le prêteur exige une prime de liquidité, d’autant plus élevée que l’actif est difficile à revendre.

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La prime de change

Lorsque le prêt est libellé dans une devise différente de celle du prêteur, s’ajoute une prime de change. Un investisseur européen qui achète une obligation en dollars s’expose aux fluctuations de la parité euro-dollar : si le dollar se déprécie, son rendement une fois converti en euros sera amputé. Cette prime est particulièrement importante pour les emprunts émis par les pays émergents en devises locales.

La prime de terme

Pour les titres de dette échangés sur les marchés financiers, comme les obligations, s’ajoute une prime de terme. Même lorsqu’une obligation est détenue jusqu’à son échéance sans défaut de l’émetteur, sa valeur fluctue quotidiennement au gré des mouvements de taux, des tensions géopolitiques, des crises financières ou des retournements de sentiment des investisseurs. Un détenteur qui devrait revendre son titre avant l’échéance pourrait ainsi subir une moins-value. Plus la durée de vie de l’obligation est longue, plus les risques sont importants. 

De la théorie à la pratique : la confrontation offre-demande

Cette décomposition est éclairante sur le plan théorique, mais il faut se garder de croire qu’un taux d’intérêt se calcule mécaniquement en additionnant des briques parfaitement identifiables. En pratique, estimer chacune de ces primes est extrêmement difficile (et celles-ci ne sont pas indépendantes les unes des autres). Quelle est la vraie probabilité de défaut d’une entreprise ? Quelles sont les anticipations d’inflation sur 20 ans ? Quelle sera l’évolution du taux de change sur la durée du prêt ? Les réponses varient selon les modèles, les hypothèses et les acteurs.

Au final, un taux d’intérêt est toujours le résultat d’une confrontation entre une offre et une demande de financement sur un marché. Mais cette confrontation n’est pas aveugle : en arrière-plan, chaque prêteur mobilise ses propres estimations, plus ou moins sophistiquées, de ces différentes composantes pour déterminer le taux à partir duquel il accepte de prêter. 

Comprendre la fabrique d’un taux d’intérêt, c’est donc comprendre qu’il n’existe pas un seul taux, mais une infinité, chacun reflétant une combinaison particulière de risques et d’incertitudes. Et lorsqu’un taux varie brutalement, c’est toujours l’une (ou plusieurs) de ces composantes qui bouge en coulisses.

    12 commentaires sur “Comment se fabrique un taux d’intérêt”
      1. Bonjour,
        Effectivement. Comme indiqué dans l’article, « Chaque fois qu’elle accorde un crédit, elle crée de la monnaie ex nihilo, mais ce faisant elle crée automatiquement un dépôt, ce qui permet de dire que « les crédits font les dépôts » ».
        Cependant, cela n’empêche en rien que le crédit soit financé à posteriori. C’est la fameuse dualité « financement initial » et « financement final » cher aux économistes du circuit, comme Augusto Graziani.
        Quand une banque m’octroie un crédit, elle créée la monnaie ex-nihilo. C’est le financement initial. Supposons que j’utilise la monnaie ainsi créée pour acheter la voiture de mon voisin, et que ce dernier a son compte dans la même banque que moi. Mon compte de dépôt est débité, et le sien est crédité. Si on prend un instantané des bilans des acteurs à la fin de l’opération, j’ai une dette envers la banque, qui a elle-même une dette envers mon voisin. Tout se passe comme si mon voisin avait financé l’achat de la voiture : c’est le « financement final ».
        Meilleures salutations,
        L’équipe de Lafinancepourtous

    1. Bonjour,

      Lorsque qu’une banque prête, soit il s’agit d’une banque commerciale qui a le droit de gérer des comptes à vue et dans ce cas elle peut créer de la monnaie en créditant le compte de son client, soit il s’agit d’un établissement de crédit spécialisé qui doit emprunter l’argent avant de le prêter.
      Pour la banque commerciale, il faut prendre en compte le taux de refinancement de la banque centrale pour déterminer le taux d’intérêt des crédits accordés à court terme, car effectivement elle peut être amenée à demander à celle-ci des liquidités en raison des fuites des dépôts vers d’autres banques.
      Pour l’établissement spécialisé, ou pour les prêts à moyen/long terme, ce sont les conditions d’emprunt auprès des autres banques ou des marchés financiers qui vont déterminer le taux d’intérêt qu’elle proposera à ses clients.
      Par ailleurs, la banque commerciale peut prêter les fonds disponibles sur les comptes à vue quand ceux-ci ont été alimentés par les déposants eux-mêmes.

      Meilleures salutations.

      L’Equipe de Lafinancepourtous.com

      1. Bonjour,

        Un site fantastique, bravo !

        Une question si vous permettez.

        Vous écrivez : « Par ailleurs, la banque commerciale peut prêter les fonds disponibles sur les comptes à vue quand ceux-ci ont été alimentés par les déposants eux-mêmes. »

        Dans ce cas, pour une banque commerciale les dépôts font aussi les crédits. Autrement dit, il y a enchaînement : les crédits font les dépôts, qui font les crédits, qui font les dépôts etc … crédits bornés par les fuites et donc par le coût du refinancement, les réserves obligatoires etc.

        Ma question : est-on capable d’estimer la part de la création monétaire provoquée par l’octroi de crédit à partir de rien, et la part de crédits accordée par puisage dans les comptes de dépôts existants ?

        Je vous remercie.

        1. Bonjour,

          A notre connaissance, il est malheureusement impossible de déterminer quelle est la part de la création monétaire dans l’octroi de crédits des établissements bancaires. Il semblerait toutefois que le recours à de la création monétaire ex nihilo soit davantage utilisée que les dépôts existants.

          Meilleures salutations,

          L’Equipe de Lafinancepourtous.com

    2. Bonjour,

      Dans votre réponse à Christophe42000 vous avez cherché à “ faire simple ”, mais j’ai l’impression d’une certaine ambiguïté dans votre formule, celle sur le prêt de l’argent que la banque n’a pas en dépôt, et correspondant à une “ création monétaire ”.
      S’il y a création monétaire pourquoi ajouter : “ dans ce cas, elle doit l’emprunter pour pouvoir le prêter ” ?
      Les deux opérations, prêt et emprunt, ne sont-elles pas déconnectées ? c’est-à-dire : ouverture d’un crédit et création monétaire d’un côté, et de l’autre constatation d’un trou si cet argent quitte les comptes de la banque pour ceux d’une autre banque. Ce qui entraîne la nécessité de combler cette fuite par un moyen ou un autre, parmi lesquels un emprunt sur le marché interbancaire ou auprès de la banque centrale.
      Si le crédit ne fait pas les dépôts, il me semble que la création monétaire n’est pas de la création monétaire. Et qu’on est renvoyé du fait de votre formulation aux dépôts qui font les crédits. Non ?

      Par ailleurs votre exposé de la première possibilité sur le prêt “ pris sur les dépôts des autres clients ” me paraît aussi de nature à faire naître des incompréhensions : où est le manque à gagner lorsque l’argent est prêté une première fois, et rapporte des intérêts ? Comment la banque pourrait-elle compter sur les intérêts d’un placement si elle touche les intérêts d’un prêt ? Voulez-vous dire qu’un placement rapporte toujours plus qu’un prêt ? Mais alors pourquoi prêter ?

      Avec toute ma considération.

    3. Dans la liste des ressources de la banque qui prête une somme d’argent vous n’évoquez pas le fait qu’elle peut créer cet argent au lieu par exemple de l’emprunter sur les marchés. Si elle le crée vraiment pourquoi dépend t’elle des taux d’emprunt de cet argent sur les marchés financiers? Ce n’est pas clair pour moi. Merci beaucoup.

    4. Bonjour,

      Le cas évoqué dans l’article est celui d’un établissement financier non habilité à recevoir des dépôts du public de moins de deux ans de terme, donc qui ne peut créer de la monnaie et doit emprunter avant de pouvoir prêter.
      Pour les banques commerciales qui ont le droit de créer de la monnaie ex nihilo, le coût de l’argent est moindre mais il faut prendre en compte le fait que les comptes de dépôts ne sont pas rémunérés alors qu’ils engendrent des coûts administratifs (le temps passé par les employés) et que l’utilisation des chèques est gratuite en France. Les banques commerciales ayant des réseaux de succursales très denses, les coûts administratifs sont importants. Il faut aussi prendre en compte les réserves obligatoires (1 % des dépôts), le risque (de non remboursement), le coût du refinancement auprès de la BCE et la marge dans un contexte de concurrence élevé.

      Meilleures salutations.

      L’Equipe de Lafinancepourtous.com

    5. Je ne comprends pas la partie « Coût de l’argent confié par les épargnants et emprunté sur les marchés » :
      les banques créent de l’argent et prêtent de l’argent qu’elles n’ont pas besoin d’emprunter (« création monnétaire »).
      Elles n’ont besoin que de 10% de fond propre (regle Bales III)
      => la banque n’a besoin de fournir que 10% de la somme qu’elle prête.
      => le cout pour la banque de l’argent devrait donc être 10 fois moins important

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